Le lutrin, 1674‑1683
Chant Iii
Mais la Nuit aussitôt,‖ de ses ailes affreuses,Couvre des Bourguignons‖ les campagnes vineuses,Revole vers Paris,‖ et, hâtant son retour,Déjà de Montlhéry‖ voit la fameuse tour.Ses murs, dont le sommet‖ se dérobe à la vue,Sur la cime d’un roc‖ s’allongent dans la nue,Et, présentant de loin‖ leur objet ennuyeux,Du passant qui le fuit,‖ semblent suivre les yeux.Mille oiseaux effrayants,‖ mille corbeaux funèbresDe ces murs désertés‖ habitent les ténèbres :Là, depuis trente hivers,‖ un hibou retiréTrouvait contre le jour‖ un refuge assuré.Des désastres fameux‖ ce messager fidèleSait toujours des malheurs‖ la première nouvelle ;Et, tout prêt d’en semer‖ le présage odieux,Il attendait la Nuit‖ dans ces sauvages lieux.Aux cris qu’à son abord‖ vers le ciel il envoie,Il rend tous ses voisins‖ attristés de sa joie.La plaintive Progné‖ de douleur en frémit,Et, dans les bois prochains,‖ Philomèle en gémit.« Suis-moi, » lui dit la Nuit.‖ L’oiseau plein d’allégresseReconnaît à ce ton‖ la voix de sa maîtresse ;Il la suit ; et tous deux,‖ d’un cours précipité,De Paris, à l’instant,‖ abordent la Cité.Là, s’élançant d’un vol‖ que le vent favorise,Ils montent au sommet‖ de la fatale église.La Nuit baisse la vue,‖ et, du haut du clocher,Observe les guerriers,‖ les regarde marcher :Elle voit le barbier,‖ qui d’une main légère,Tient un verre de vin‖ qui rit dans la fougère ;Et chacun, tour à tour‖ s’inondant de ce jus,Célébrer, en buvant,‖ Gilotin et Bacchus.« Ils triomphent, dit-elle,‖ et leur âme abuséeSe promet dans mon ombre‖ une victoire aisée ;Mais, allons ; il est temps‖ qu’ils connaissent la Nuit. »A ces mots, regardant‖ le hibou qui la suit,Elle perce les murs‖ de la voûte sacrée ;Jusqu’en la sacristie‖ elle s’ouvre une entrée ;Et, dans le ventre creux‖ du pupitre fatal,Va placer de ce pas‖ le sinistre animal.Mais les trois champions,‖ pleins de vin et d’audace,Du Palais cependant‖ passent la grande place ;Et, suivant de Bacchus‖ les auspices sacrés,De l’auguste Chapelle‖ ils montent les degrés.Ils atteignaient déjà‖ le superbe portiqueOù Ribou le libraire,‖ au fond de sa boutique,Sous vingt fidèles clefs‖ garde et tient en dépôtL’amas toujours entier‖ des écrits de Haynaut. :Quand Boirude, qui voit‖ que le péril approche,Les arrête ; et, tirant‖ un fusil de sa poche,Des veines d’un caillou,‖ qu’il frappe au même instant,Il fait jaillir un feu‖ qui pétille en sortant ;Et bientôt, au brasier‖ d’une mèche enflamméeMontre, à l’aide du soufre‖ une cire allumée.Cet astre tremblotant,‖ dont le jour les conduit,Est pour eux un soleil‖ au milieu de la nuit.Le temple, à sa faveur,‖ est ouvert par Boirude ;Ils passent de la nef‖ la vaste solitude ;Et dans la sacristie‖ entrant, non sans terreur,En percent jusqu’au fond‖ la ténébreuse horreur.C’est là, que du lutrin‖ gît la machine énorme.La troupe quelque temps‖ en admire la forme.Mais le barbier, qui tient‖ les moments précieux :« Ce spectacle n’est pas‖ pour amuser nos yeux,Dit-il ; le temps est cher ;‖ portons-le dans le temple ;C’est là qu’il faut demain‖ qu’un prélat le contemple. »Et d’un bras, à ces mots,‖ qui peut tout ébranler,Lui-même, se courbant,‖ s’apprête à le rouler.Mais à peine il y touche,‖ ô prodige incroyable !Que du pupitre sort‖ une voix effroyable.Brontin en est ému,‖ le sacristain pâlit,Le perruquier commence‖ à regretter son lit.Dans son hardi projet‖ toutefois il s’obstine,Lorsque, des flancs poudreux‖ de la vaste machine,L’oiseau sort en courroux,‖ et, d’un cri menaçant,Achève d’étonner‖ le barbier frémissant.De ses ailes dans l’air‖ secouant la poussière,Dans la main de Boirude‖ il éteint la lumière.Les guerriers à ce coup‖ demeurent confondus ;Ils regagnent la nef,‖ de frayeur éperdus ;Sous leurs corps tremblotants‖ leurs genoux s’affaiblissent ;D’une subite horreur‖ leurs cheveux se hérissent ;Et bientôt, au travers‖ des ombres de la nuit,Le timide escadron‖ se dissipe et s’enfuit.Ainsi lorsqu’en un coin,‖ qui leur tient lieu d’asile,D’écoliers libertins‖ une troupe indocile,Loin des yeux d’un préfet‖ au travail assidu,Va tenir quelquefois‖ un brelan défendu,Si du veillant Argus‖ la figure effrayanteDans l’ardeur du plaisir‖ à leurs yeux se présente,Le jeu cesse à l’instant,‖ l’asile est déserté,Et tout fuit à grands pas‖ le tyran redouté.La Discorde, qui voit‖ leur honteuse disgrâce,Dans les airs cependant‖ tonne, éclate, menace,Et, malgré la frayeur‖ dont leurs cœurs sont glacés,S’apprête à réunir‖ ses soldats dispersés.Aussitôt, de Sidrac‖ elle emprunte l’image :Elle ride son front,‖ allonge son visage ;Sur un bâton noueux‖ laisse courber son corps,Dont la chicane semble‖ animer les ressorts ;Prend un cierge en sa main ;‖ et, d’une voix cassée,Vient ainsi gourmander‖ la troupe terrassée :« Lâches, où fuyez-vous ?‖ Quelle peur vous abat ?Aux cris d’un vil oiseau‖ vous cédez sans combat !Où sont ces beaux discours‖ jadis si pleins d’audace ?Craignez-vous d’un hibou‖ l’impuissante grimace ?Que feriez-vous, hélas !‖ si quelque exploit nouveauChaque jour, comme moi,‖ vous traînait au barreau ;S’il fallait, sans amis,‖ briguant une audience,D’un magistrat glacé‖ soutenir la présence ;Ou, d’un nouveau procès‖ hardi solliciteur,Aborder sans argent‖ un clerc de rapporteur ?Croyez-moi, mes enfants,‖ je vous parle à bon titre :J’ai moi seul autrefois‖ plaidé tout un Chapitre ;Et le barreau n’a point‖ de monstres si hagards,Dont mon œil n’ait cent fois‖ soutenu les regards.Tous les jours sans trembler‖ j’assiégeais leurs passages.— L’Église était alors‖ fertile en grands courages !— Le moindre d’entre nous,‖ sans argent, sans appui,Eût plaidé le prélat‖ et le chantre avec lui.Le monde, de qui l’âge‖ avance les ruines,Ne peut plus enfanter‖ de ces âmes divines ;Mais, que vos cœurs, du moins,‖ imitant leurs vertus,De l’aspect d’un hibou‖ ne soient pas abattus.Songez, quel déshonneur‖ va souiller votre gloire,Quand le chantre demain‖ entendra sa victoire.Vous verrez, tous les jours,‖ le chanoine insolent,Au seul mot de hibou‖ vous sourire en parlant.Votre âme, à ce penser,‖ de colère murmure…Allez donc, de ce pas,‖ en prévenir l’injure ;Méritez les lauriers‖ qui vous sont réservés ;Et ressouvenez-vous‖ quel prélat vous servez.Mais déjà la fureur‖ dans vos yeux étincelle :Marchez, courez, volez‖ où l’honneur vous appelle ;Que le prélat, surpris‖ d’un changement si prompt,Apprenne la vengeance‖ aussitôt que l’affront. »En achevant ces mots,‖ la Déesse guerrièreDe son pied trace en l’air‖ un sillon de lumière,Rend aux trois champions‖ leur intrépidité,Et les laisse tout pleins‖ de sa divinité.C’est ainsi, grand Condé,‖ qu’en ce combat célèbre,Où ton bras fit trembler‖ le Rhin, l’Escaut, et l’Èbre,Lorsqu’aux plaines de Lens‖ nos bataillons poussésFurent presque à tes yeux‖ ouverts et renversés,Ta valeur, arrêtant‖ les troupes fugitives,Rallia d’un regard‖ leurs cohortes craintives,Répandit dans leurs rangs‖ ton esprit belliqueux,Et força la victoire‖ à te suivre avec eux.La colère à l’instant‖ succédant à la crainte,Ils rallument le feu‖ de leur bougie éteinte ;Ils rentrent ; l’oiseau sort ;‖ l’escadron raffermiRit du honteux départ‖ d’un si faible ennemi.Aussitôt, dans le chœur‖ la machine emportéeEst sur le banc du chantre‖ à grand bruit remontée.Ses ais demi-pourris,‖ que l’âge a relâchés,Sont à coups de maillet‖ unis et rapprochés.Sous les coups redoublés‖ tous les bancs retentissent ;Les murs en sont émus ;‖ les voûtes en mugissent,Et l’orgue même en pousse‖ un long gémissement.Que fais-tu, chantre, hélas !‖ dans ce triste moment ?Tu dors d’un profond somme,‖ et ton cœur sans alarmesNe sait pas qu’on bâtit‖ l’instrument de tes larmes !Oh ! que si quelque bruit,‖ par un heureux réveil,T’annonçait du lutrin‖ le funeste appareil !Avant que de souffrir‖ qu’on en posât la masse,Tu viendrais en apôtre‖ expirer dans ta place,Et, martyr glorieux‖ d’un point d’honneur nouveau,Offrir ton corps aux clous‖ et ta tête au marteau.Mais déjà sur ton banc‖ la machine enclavéeEst, durant ton sommeil,‖ à ta honte élevée :Le sacristain achève‖ en deux coups de rabot ;Et le pupitre enfin‖ tourne sur son pivot.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 86((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a affreuses / vineuses féminine, classiqueb retour / tour masculine, classiquea vue / nue féminine, classiqueb ennuyeux / yeux masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb retiré / assuré masculine, classiquea fidèle / nouvelle féminine, classiqueb odieux / lieux masculine, classiquea envoie / joie féminine, classiqueb frémit / gémit masculine, classiquea d’allégresse / maîtresse féminine, classiqueb précipité / Cité masculine, classiquea favorise / église féminine, classiqueb clocher / marcher masculine, classiquea légère / fougère féminine, classiqueb jus / Bacchus masculine, classiquea abusée / aisée féminine, classiqueb Nuit / suit masculine, classiquea sacrée / entrée féminine, classiqueb fatal / animal masculine, classiquea d’audace / place féminine, classiqueb sacrés / degrés masculine, classiquea portique / boutique féminine, classiqueb dépôt / Haynaut masculine, classiquea approche / poche féminine, classiqueb instant / sortant masculine, classiquea enflammée / allumée féminine, classiqueb conduit / nuit masculine, classiquea Boirude / solitude féminine, classiqueb terreur / horreur masculine, classiquea énorme / forme féminine, classiqueb précieux / yeux masculine, classiquea temple / contemple féminine, classiqueb ébranler / rouler masculine, classiquea incroyable / effroyable féminine, classiqueb pâlit / lit masculine, classiquea s’obstine / machine féminine, classiqueb menaçant / frémissant masculine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb confondus / éperdus masculine, classiquea s’affaiblissent / hérissent féminine, classiqueb nuit / s’enfuit masculine, classiquea d’asile / indocile féminine, classiqueb assidu / défendu masculine, classiquea effrayante / présente féminine, classiqueb déserté / redouté masculine, classiquea disgrâce / menace féminine, classiqueb glacés / dispersés masculine, classiquea l’image / visage féminine, classiqueb corps / ressorts masculine, classiquea cassée / terrassée féminine, classiqueb abat / combat masculine, classiquea d’audace / grimace féminine, classiqueb nouveau / barreau masculine, classiquea audience / présence féminine, classiqueb solliciteur / rapporteur masculine, classiquea titre / Chapitre féminine, classiqueb hagards / regards masculine, classiquea passages / courages féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea ruines / divines féminine, classiqueb vertus / abattus masculine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb insolent / parlant masculine, classiquea murmure / l’injure féminine, classiqueb réservés / servez masculine, classiquea étincelle / appelle féminine, classiqueb prompt / l’affront masculine, classiquea guerrière / lumière féminine, classiqueb intrépidité / divinité masculine, classiquea célèbre / l’Èbre féminine, classiqueb poussés / renversés masculine, classiquea fugitives / craintives féminine, classiqueb belliqueux / eux masculine, classiquea crainte / éteinte féminine, classiqueb raffermi / ennemi masculine, classiquea emportée / remontée féminine, classiqueb relâchés / rapprochés masculine, classiquea retentissent / mugissent féminine, classiqueb gémissement / moment masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb réveil / appareil masculine, classiquea masse / place féminine, classiqueb nouveau / marteau masculine, classiquea enclavée / élevée féminine, classiqueb rabot / pivot masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
172 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources