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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le lutrin, 1674‑1683

Chant Vi

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 176 vers

Tandis que tout conspire‖ à la guerre sacrée,La Piété sincère,‖ aux Alpes retirée,Du fond de son désert‖ entend les tristes crisDe ses sujets cachés‖ dans les murs de Paris.Elle quitte à l’instant‖ sa retraite divine :La Foi, d’un pas certain,‖ devant elle chemine ;L’Espérance au front gai‖ l’appuie et la conduit ;Et, la bourse à la main,‖ la Charité la suit.Vers Paris elle vole,‖ et, d’une audace sainte,Vient aux pieds de Thémis‖ proférer cette plainte :« Vierge, effroi des méchants,‖ appui de mes autels,Qui, la balance en main,‖ règles tous les mortels,Ne viendrai-je jamais‖ en tes bras salutairesQue pousser des soupirs,‖ et pleurer mes misères ?Ce n’est donc pas assez,‖ qu’au mépris de tes lois,L’Hypocrisie ait pris‖ et mon nom et ma voix ;Que, sous ce nom sacré,‖ partout ses mains avaresCherchent à me ravir‖ crosses, mitres, tiares !Faudra-t-il voir encor‖ cent monstres furieuxRavager mes États‖ usurpés à tes yeux ?Dans les temps orageux‖ de mon naissant empire,Au sortir du baptême‖ on courait au martyre ;Chacun, plein de mon nom,‖ ne respirait que moi ;Le fidèle, attentif‖ aux règles de sa loi,Fuyant des vanités‖ la dangereuse amorce,Aux honneurs appelé,‖ n’y montait que par force ;Ces cœurs, que les bourreaux‖ ne faisaient point frémir,A l’offre d’une mitre étaient prêts à gémir ;Et, sans peur des travaux,‖ sur mes traces divinesCouraient chercher le ciel‖ au travers des épines.Mais, depuis que l’Église‖ eut, aux yeux des mortels,De son sang en tous lieux‖ cimenté ses autels,Le calme dangereux‖ succédant aux orages,Une lâche tiédeur‖ s’empara des courages ;De leur zèle brûlant‖ l’ardeur se ralentit ;Sous le joug des péchés‖ leur foi s’appesantit ;Le moine secoua‖ le cilice et la haire ;Le chanoine indolent‖ apprit à ne rien faire ;Le prélat, par la brigue‖ aux honneurs parvenu,Ne sut plus qu’abuser‖ d’un ample revenu,Et, pour toutes vertus,‖ fit, au dos d’un carrosse,A côté d’une mitre‖ armorier sa crosse.L’Ambition partout‖ chassa l’Humilité,Dans la crasse du froc‖ logea la Vanité.Alors, de tous les cœurs‖ l’union fut détruite ;Dans mes cloîtres sacrés‖ la Discorde introduiteY bâtit de mon bien‖ ses plus sûrs arsenaux ;Traîna tous mes sujets‖ au pied des tribunaux.En vain, à ses fureurs‖ j’opposai mes prières,L’insolente, à mes yeux,‖ marcha sous mes bannières.Pour comble de misère,‖ un tas de faux docteursVint flatter les péchés‖ de discours imposteurs ;Infectant les esprits‖ d’exécrables maximes,Voulut faire à Dieu même‖ approuver tous les crimes ;Une servile peur‖ tint lieu de charité ;Le besoin d’aimer Dieu‖ passa pour nouveauté ;Et chacun à mes pieds,‖ conservant sa malice,N’apporta de vertu‖ que l’aveu de son vice.« Pour éviter l’affront‖ de ces noirs attentats,J’allai chercher le calme‖ au séjour des frimas,Sur ces monts entourés‖ d’une éternelle glace,Où jamais au printemps‖ les hivers n’ont fait place.Mais, jusque dans la nuit‖ de mes sacrés déserts,Le bruit de mes malheurs‖ fait retentir les airs.Aujourd’hui même encore,‖ une voix trop fidèleM’a d’un triste désastre‖ apporté la nouvelle :J’apprends, que dans ce temple‖ où le plus saint des roisConsacra tout le fruit‖ de ses pieux exploits,Et signala pour moi‖ sa pompeuse largesse,L’implacable Discorde‖ et l’infâme Mollesse,Foulant aux pieds les lois,‖ l’honneur, et le devoir,Usurpent en mon nom‖ le souverain pouvoir.Souffriras-tu, ma sœur,‖ une action si noire ?Quoi ! ce temple, à ta porte‖ élevé pour ma gloire,Où jadis des humains‖ j’attirais tous les vœux,Sera de leurs combats‖ le théâtre honteux !Non, non ; il faut enfin‖ que ma vengeance éclate ;Assez et trop longtemps‖ l’impunité les flatte ;Prends ton glaive, et, fondant‖ sur ces audacieux,Viens aux yeux des mortels‖ justifier les cieux. »Ainsi parle à sa sœur‖ cette vierge enflammée :La grâce est dans ses yeux‖ d’un feu pur allumée.Thémis, sans différer,‖ lui promet son secours,La flatte, la rassure,‖ et lui tient ce discours :« Chère et divine sœur,‖ dont les mains secourablesOnt tant de fois séché‖ les pleurs des misérables,Pourquoi toi-même, en proie‖ à tes vives douleurs,Cherches-tu sans raison‖ à grossir tes malheurs ?En vain, de tes sujets‖ l’ardeur est ralentie ;D’un ciment éternel‖ ton Église est bâtie,Et jamais de l’enfer‖ les noirs frémissementsN’en sauraient ébranler‖ les fermes fondements.Au milieu des combats,‖ des troubles, des querelles,Ton nom encor chéri‖ vit au sein des fidèles.Crois-moi, dans ce lieu même‖ où l’on veut t’opprimer,Le trouble qui t’étonne‖ est facile à calmer ;Et, pour y rappeler‖ la paix tant désirée,Je vais t’ouvrir, ma sœur,‖ une route assurée.Prête-moi donc l’oreille,‖ et retiens tes soupirs.Vers ce temple fameux,‖ si cher à tes désirs,Où le ciel fut pour toi‖ si prodigue en miracles,Non loin de ce palais‖ où je rends mes oracles,Est un vaste séjour‖ des mortels révéré,Et de clients soumis‖ à toute heure entouré.Là, sous le faix pompeux‖ de ma pourpre honorable,Veille au soin de ma gloire‖ un homme incomparable :Ariste, dont le ciel‖ et Louis ont fait choixPour régler ma balance‖ et dispenser mes lois.Par lui dans le barreau‖ sur mon trône affermie,Je vois hurler en vain‖ la chicane ennemie ;Par lui, la vérité‖ ne craint plus l’imposteur ;Et l’orphelin n’est plus‖ dévoré du tuteur.Mais, pourquoi vainement‖ t’en retracer l’image ?Tu le connais assez :‖ Ariste est ton ouvrage ;C’est toi, qui le formas‖ dès ses plus jeunes ans ;Son mérite sans tache‖ est un de tes présents ;Tes divines leçons,‖ avec le lait sucées,Allumèrent l’ardeur‖ de ses nobles pensées.Aussi son cœur, pour toi‖ brûlant d’un si beau feu,N’en fit point dans le monde‖ un lâche désaveu ;Et son zèle hardi,‖ toujours prêt à paroître,N’alla point se cacher‖ dans les ombres d’un cloître.Va le trouver, ma sœur :‖ à ton auguste nom,Tout s’ouvrira d’abord‖ en sa sainte maison ;Ton visage est connu‖ de sa noble famille ;Tout y garde tes lois :‖ enfants, sœur, femme, fille ;Tes yeux d’un seul regard‖ sauront le pénétrer ;Et, pour obtenir tout,‖ tu n’as qu’à te montrer. »Là s’arrête Thémis.‖ La Piété charméeSent renaître la joie‖ en son âme calmée ;Elle court chez Ariste ;‖ et s’offrant à ses yeux :« Que me sert, lui dit-elle,‖ Ariste, qu’en tous lieuxTu signales pour moi‖ ton zèle et ton courage,Si la Discorde impie‖ à ta porte m’outrage ?Deux puissants ennemis,‖ par elle envenimés,Dans ces murs, autrefois‖ si saints, si renommés,A mes sacrés autels‖ font un profane insulte,Remplissent tout d’effroi,‖ de trouble, et de tumulte.De leur crime à leurs yeux‖ va-t’en peindre l’horreur :Sauve-moi, sauve-les‖ de leur propre fureur. »Elle sort à ces mots.‖ Le héros en prièreDemeure tout couvert‖ de feux et de lumière ;De la céleste fille‖ il reconnaît l’éclat,Et mande au même instant‖ le chantre et le prélat.Muse, c’est à ce coup‖ que mon esprit timideDans sa course élevée‖ a besoin qu’on le guide,Pour chanter par quels soins,‖ par quels nobles travaux,Un mortel sut fléchir‖ ces superbes rivaux.Mais plutôt, toi qui fis‖ ce merveilleux ouvrage,Ariste, c’est à toi‖ d’en instruire notre âge.Seul tu peux révéler‖ par quel art tout-puissantTu rendis tout à coup‖ le chantre obéissant.Tu sais, par quel conseil,‖ rassemblant le chapitre,Lui-même, de sa main,‖ reporta le pupitre ;Et comment le prélat,‖ de ses respects content,Le fit du banc fatal‖ enlever à l’instant.Parle donc : c’est à toi‖ d’éclaircir ces merveilles.Il me suffit, pour moi,‖ d’avoir su, par mes veilles,Jusqu’au sixième chant‖ pousser ma fiction,Et fait d’un vain pupitre‖ un second Ilion.Finissons. Aussi bien,‖ quelque ardeur qui m’inspire,Quand je songe au héros‖ qui me reste à décrire,Qu’il faut parler de toi,‖ mon esprit éperduDemeure sans parole,‖ interdit, confondu.Ariste, c’est ainsi‖ qu’en ce sénat illustreOù Thémis, par tes soins,‖ reprend son premier lustre,Quand, la première fois,‖ un athlète nouveauVient combattre en champ clos‖ aux joutes du barreau,Souvent, sans y penser,‖ ton auguste présenceTroublant par trop d’éclat‖ sa timide éloquence,Le nouveau Cicéron,‖ tremblant, décoloré,Cherche en vain son discours‖ sur sa langue égaré ;En vain, pour gagner temps,‖ dans ses transes affreuses,Traîne d’un dernier mot‖ les syllabes honteuses ;Il hésite, il bégaye ;‖ — et le triste orateurDemeure enfin muet‖ aux yeux du spectateur.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
88((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a sacrée / retirée féminine, classiqueb cris / Paris masculine, classiquea divine / chemine féminine, classiqueb conduit / suit masculine, classiquea sainte / plainte féminine, classiqueb autels / mortels masculine, classiquea salutaires / misères féminine, classiqueb lois / voix masculine, classiquea avares / tiares féminine, classiqueb furieux / yeux masculine, classiquea empire / martyre féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquea amorce / force féminine, classiqueb frémir / gémir masculine, classiquea divines / épines féminine, classiqueb mortels / autels masculine, classiquea orages / courages féminine, classiqueb ralentit / s’appesantit masculine, classiquea haire / faire féminine, classiqueb parvenu / revenu masculine, classiquea carrosse / crosse féminine, classiqueb l’Humilité / Vanité masculine, classiquea détruite / introduite féminine, classiqueb arsenaux / tribunaux masculine, classiquea prières / bannières féminine, classiqueb docteurs / imposteurs masculine, classiquea maximes / crimes féminine, classiqueb charité / nouveauté masculine, classiquea malice / vice féminine, classiqueb attentats / frimas masculine, classiquea glace / place féminine, classiqueb déserts / airs masculine, classiquea fidèle / nouvelle féminine, classiqueb rois / exploits masculine, classiquea largesse / Mollesse féminine, classiqueb devoir / pouvoir masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb vœux / honteux masculine, classiquea éclate / flatte féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquea enflammée / allumée féminine, classiqueb secours / discours masculine, classiquea secourables / misérables féminine, classiqueb douleurs / malheurs masculine, classiquea ralentie / bâtie féminine, classiqueb frémissements / fondements masculine, classiquea querelles / fidèles féminine, classiqueb t’opprimer / calmer masculine, classiquea désirée / assurée féminine, classiqueb soupirs / désirs masculine, classiquea miracles / oracles féminine, classiqueb révéré / entouré masculine, classiquea honorable / incomparable féminine, classiqueb choix / lois masculine, classiquea affermie / ennemie féminine, classiqueb l’imposteur / tuteur masculine, classiquea l’image / ouvrage féminine, classiqueb ans / présents masculine, classiquea sucées / pensées féminine, classiqueb feu / désaveu masculine, classiquea paroître / cloître féminine, classiqueb nom / maison masculine, classiquea famille / fille féminine, classiqueb pénétrer / montrer masculine, classiquea charmée / calmée féminine, classiqueb yeux / lieux masculine, classiquea courage / m’outrage féminine, classiqueb envenimés / renommés masculine, classiquea insulte / tumulte féminine, classiqueb l’horreur / fureur masculine, classiquea prière / lumière féminine, classiqueb l’éclat / prélat masculine, classiquea timide / guide féminine, classiqueb travaux / rivaux masculine, classiquea ouvrage / âge féminine, classiqueb tout-puissant / obéissant masculine, classiquea chapitre / pupitre féminine, classiqueb content / l’instant masculine, classiquea merveilles / veilles féminine, classiqueb fiction / Ilion masculine, classiquea m’inspire / décrire féminine, classiqueb éperdu / confondu masculine, classiquea illustre / lustre féminine, classiqueb nouveau / barreau masculine, classiquea présence / éloquence féminine, classiqueb décoloré / égaré masculine, classiquea affreuses / honteuses féminine, classiqueb orateur / spectateur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources