Satires, 1666‑1716
Satire I
(1660)
Damon, ce grand auteur‖ dont la Muse fertileAmusa si longtemps‖ et la cour et la ville,Mais, qui n’étant vêtu‖ que de simple bureau,Passe l’été sans linge,‖ et l’hiver sans manteau,Et de qui le corps sec‖ et la mine affaméeN’en sont pas mieux refaits‖ pour tant de renommée,Las de perdre en rimant‖ et sa peine et son bien,D’emprunter en tous lieux,‖ et de ne gagner rien,Sans habits, sans argent,‖ ne sachant plus que faire,Vient de s’enfuir, chargé‖ de sa seule misère,Et, bien loin des sergents,‖ des clercs, et du palais,Va chercher un repos‖ qu’il ne trouva jamais,Sans attendre qu’ici‖ la justice ennemieL’enferme en un cachot‖ le reste de sa vie,Ou que d’un bonnet vert‖ le salutaire affrontFlétrisse les lauriers‖ qui lui couvrent le front.Mais, le jour qu’il partit,‖ plus défait et plus blêmeQue n’est un pénitent‖ sur la fin d’un carême,La colère dans l’âme,‖ et le feu dans les yeux,Il distilla sa rage‖ en ces tristes adieux :« Puisqu’en ce lieu, jadis‖ aux Muses si commode,Le mérite et l’esprit‖ ne sont plus à la mode ;Qu’un poète, dit-il,‖ s’y voit maudit de Dieu ;Et qu’ici la vertu‖ n’a plus ni feu ni lieu ;Allons du moins chercher‖ quelque antre ou quelque rocheD’où jamais ni l’huissier‖ ni le sergent n’approche,Et, sans lasser le ciel‖ par des vœux impuissants,Mettons-nous à l’abri‖ des injures du temps,Tandis que, libre encor‖ malgré les destinées,Mon corps n’est pas courbé‖ sous le faix des années,Qu’on ne voit point mes pas‖ sous l’âge chanceler,Et qu’il reste à la Parque‖ encor de quoi -filer.C’est là, dans mon malheur,‖ le seul conseil à suivre.Que George vive ici,‖ puisque George y sait vivre,Qu’un million comptant,‖ par ses fourbes acquis,De clerc, jadis laquais,‖ a fait comte et marquis !Que Jaquin vive ici,‖ dont l’adresse funesteA plus causé de maux‖ que la guerre et la peste ;Qui, de ses revenus‖ écrits par alphabet,Peut fournir aisément‖ un Calepin complet !Qu’il règne dans ces lieux,‖ il a droit de s’y plaire !Mais, moi, vivre à Paris !‖ Eh ! qu’y voudrais-je faire ?Je ne sais ni tromper,‖ ni feindre, ni mentir ;Et, quand je le pourrais,‖ je n’y puis consentir.Je ne sais point, en lâche,‖ essuyer les outragesD’un faquin orgueilleux‖ qui vous tient à ses gages ;De mes sonnets flatteurs‖ lasser tout l’univers ;Et vendre au plus offrant‖ mon encens et mes vers.Pour un si bas emploi‖ ma Muse est trop altière.Je suis rustique et fier,‖ et j’ai l’âme grossière.Je ne puis rien nommer,‖ si ce n’est par son nom :J’appelle un chat, un chat,‖ et Rolet, un fripon.De servir un amant,‖ je n’en ai pas l’adresse.J’ignore ce grand art‖ qui gagne une maîtresse,Et je suis à Paris,‖ triste, pauvre et reclus,Ainsi qu’un corps sans âme,‖ ou devenu perclus.« Mais, pourquoi, dira-t-on,‖ cette vertu sauvageQui court à l’hôpital,‖ et n’est plus en usage ?La richesse permet‖ une juste fierté,Mais il faut être souple‖ avec la pauvreté.C’est par là qu’un auteur‖ que presse l’indigencePeut des astres malins‖ corriger l’influence,Et que le sort burlesque,‖ en ce siècle de fer,D’un pédant, quand il veut,‖ sait faire un duc et pair.Ainsi de la vertu‖ la fortune se joue :Tel aujourd’hui triomphe‖ au plus haut de sa roue,Qu’on verrait, de couleurs‖ bizarrement orné,Conduire le carrosse‖ où l’on le voit traîné,Si dans les droits du roi‖ sa funeste sciencePar deux ou trois avis‖ n’eût ravagé la France.Je sais qu’un juste effroi,‖ l’éloignant de ces lieux,L’a fait pour quelques mois‖ disparaître à nos yeux :Mais, en vain, pour un temps,‖ une taxe l’exile ;On le verra bientôt,‖ pompeux, en cette ville,Marcher encor chargé‖ des dépouilles d’autrui,Et jouir du ciel même‖ irrité contre lui,Tandis que Colletet,‖ crotté jusqu’à l’échine,S’en va chercher son pain‖ de cuisine en cuisine,Savant en ce métier,‖ si cher aux beaux esprits,Dont Montmaur autrefois‖ fit leçon dans Paris.« Il est vrai que du roi‖ la bonté secourableJette enfin sur la Muse‖ un regard favorable,Et, réparant du sort‖ l’aveuglement fatal,Va tirer désormais‖ Phébus de l’hôpital.On doit tout espérer‖ d’un monarque si juste.Mais, sans un Mécénas,‖ à quoi sert un Auguste ?Et, fait comme je suis,‖ au siècle d’aujourd’hui,Qui voudra s’abaisser‖ à me servir d’appui ?Et puis, comment percer‖ cette foule effroyableDe rimeurs affamés,‖ dont le nombre l’accable,Qui, dès que sa main s’ouvre,‖ y courent les premiers,Et ravissent un bien‖ qu’on devait aux derniers,Gomme on voit les frelons,‖ troupe lâche et stérile,Aller piller le miel‖ que l’abeille distille ?Cessons donc d’aspirer‖ à ce prix tant vantéQue donne la faveur‖ à l’importunité.Saint-Amant n’eut du ciel‖ que sa veine en partage,L’habit qu’il eut sur lui‖ fut son seul héritage,Un lit et deux placets‖ composaient tout son bien,Ou, pour en mieux parler,‖ Saint-Amant n’avait rien.Mais quoi ! las de traîner‖ une vie importune,Il engagea ce rien‖ pour chercher la fortune,Et, tout chargé de vers‖ qu’il devait mettre au jour,Conduit d’un vain espoir,‖ il parut à la cour.Qu’arriva-t-il enfin‖ de sa Muse abusée ?Il en revint couvert‖ de honte et de risée ;Et la fièvre, au retour,‖ terminant son destin,Fit par avance en lui‖ ce qu’aurait fait la faim.Un poète à la cour‖ fut jadis à la mode,Mais des fous aujourd’hui‖ c’est le plus incommode,Et l’esprit le plus beau,‖ l’auteur le plus poli,N’y parviendra jamais‖ au sort de l’Angéli.« Faut-il donc désormais‖ jouer un nouveau rôle ?Dois-je, las d’Apollon,‖ recourir à Bartole ?Et, feuilletant Louet‖ allongé par Brodeau,D’une robe à longs plis‖ balayer le barreau ?Mais, à ce seul penser,‖ je sens que je m’égare.Moi ! que j’aille crier‖ dans ce pays barbare,Où l’on voit tous les jours‖ l’innocence aux aboisErrer dans les détours‖ d’un dédale de lois,Et, dans l’amas confus‖ des chicanes énormes,Ce qui fut blanc au fond,‖ rendu noir par les formes !Où Patru gagne moins‖ qu’Huot et Le Mazier,Et dont les Cicérons‖ se font chez Pé-Fournier !Avant qu’un tel dessein‖ m’entre dans la pensée,On pourra voir la Seine‖ à la Saint-Jean glacée,Arnauld à Charenton‖ devenir huguenot,Saint-Sorlin janséniste,‖ et Saint-Pavin bigot.« Quittons donc pour jamais‖ une ville importune,Où l’honneur a toujours‖ guerre avec la fortune ;Où le vice orgueilleux‖ s’érige en souverain,Et va la mitre en tête‖ et la crosse à la main ;Où la science, triste,‖ affreuse, délaissée,Est partout des bons lieux‖ comme infâme chassée ;Où le seul art en vogue‖ est l’art de bien voler ;Où tout me choque ; enfin,‖ où… Je n’ose parler.Et quel homme si froid‖ ne serait plein de bile,A l’aspect odieux‖ des mœurs de cette ville ?Qui pourrait les souffrir ?‖ et qui, pour les blâmer,Malgré Muse et Phébus‖ n’apprendrait à rimer ?Non, non, sur ce sujet‖ pour écrire avec grâce,Il ne faut pas monter‖ au sommet du Parnasse,Et, sans aller rêver‖ dans le double vallon,La colère suffit,‖ et vaut un Apollon !— Tout beau, dira quelqu’un,‖ vous entrez en furie,« A quoi bon ces grands mots ?‖ doucement, je vous prie,« Ou bien, montez en chaire,‖ et là, comme un docteur,« Allez de vos sermons‖ endormir l’auditeur.« C’est là que bien ou mal‖ on a droit de tout dire. »— Ainsi parle un esprit‖ qu’irrite la satire ;Qui contre ses défauts‖ croit être en sûretéEn raillant d’un censeur‖ la triste austérité ;Qui fait l’homme intrépide,‖ et, tremblant de faiblesse,Attend pour croire en Dieu‖ que la fièvre le presse ;Et, toujours dans l’orage‖ au ciel levant les mains,Dès que l’air est calmé,‖ rit des faibles humains.Car, de penser alors‖ qu’un Dieu tourne le monde,Et règle les ressorts‖ de la machine ronde,Ou qu’il est une vie‖ au delà du trépas,C’est là, tout haut du moins,‖ ce qu’il n’avouera pas.Pour moi, qu’en santé même‖ un autre monde étonne,Qui crois l’âme immortelle,‖ et que c’est Dieu qui tonne,Il vaut mieux pour jamais‖ me bannir de ce lieu.Je me retire donc.‖ Adieu, Paris, adieu ! »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 82((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a fertile / ville féminine, classiqueb bureau / manteau masculine, classiquea affamée / renommée féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea faire / misère féminine, classiqueb palais / jamais masculine, classiquea ennemie / vie féminine, classiqueb affront / front masculine, classiquea blême / carême féminine, classiqueb yeux / adieux masculine, classiquea commode / mode féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea roche / n’approche féminine, classiqueb impuissants / temps masculine, classiquea destinées / années féminine, classiqueb chanceler / filer masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb acquis / marquis masculine, classiquea funeste / peste féminine, classiqueb alphabet / complet masculine, classiquea plaire / faire féminine, classiqueb mentir / consentir masculine, classiquea outrages / gages féminine, classiqueb l’univers / vers masculine, classiquea altière / grossière féminine, classiqueb nom / fripon masculine, classiquea l’adresse / maîtresse féminine, classiqueb reclus / perclus masculine, classiquea sauvage / usage féminine, classiqueb fierté / pauvreté masculine, classiquea l’indigence / l’influence féminine, classiqueb fer / pair masculine, classiquea joue / roue féminine, classiqueb orné / traîné masculine, classiquea science / France féminine, classiqueb lieux / yeux masculine, classiquea l’exile / ville féminine, classiqueb d’autrui / lui masculine, classiquea l’échine / cuisine féminine, classiqueb esprits / Paris masculine, classiquea secourable / favorable féminine, classiqueb fatal / l’hôpital masculine, classiquea juste / Auguste féminine, classiqueb d’aujourd’hui / d’appui masculine, classiquea effroyable / l’accable féminine, classiqueb premiers / derniers masculine, classiquea stérile / distille féminine, classiqueb vanté / l’importunité masculine, classiquea partage / héritage féminine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb jour / cour masculine, classiquea abusée / risée féminine, classiqueb destin / faim masculine, classiquea mode / incommode féminine, classiqueb poli / l’Angéli masculine, classiquea rôle / Bartole féminine, classiqueb Brodeau / barreau masculine, équivalentea m’égare / barbare féminine, classiqueb abois / lois masculine, classiquea énormes / formes féminine, classiqueb Mazier / Pé-Fournier masculine, classiquea pensée / glacée féminine, classiqueb huguenot / bigot masculine, classiqueb souverain / main masculine, classiquea délaissée / chassée féminine, classiqueb voler / parler masculine, classiquea bile / ville féminine, classiqueb blâmer / rimer masculine, classiquea grâce / Parnasse féminine, classiqueb vallon / Apollon masculine, classiquea furie / prie féminine, classiqueb docteur / l’auditeur masculine, classiquea dire / satire féminine, classiqueb sûreté / austérité masculine, classiquea faiblesse / presse féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea monde / ronde féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea étonne / tonne féminine, classiqueb lieu / adieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources