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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Satires, 1666‑1716

Satire Ii

A M. DE MOLIÈRE

Nicolas Boileau-Despréaux· distiques, alexandrins, 100 vers

(1664)

Rare et fameux esprit,‖ dont la fertile veineIgnore en écrivant‖ le travail et la peine,Pour qui tient Apollon‖ tous ses trésors ouverts,Et qui sais à quel coin‖ se marquent les bons vers,Dans les combats d’esprit‖ savant maître d’escrime,Enseigne-moi, Molière,‖ où tu trouves la rime.On dirait, quand tu veux,‖ qu’elle te vient chercher :Jamais au bout du vers‖ on ne te voit broncher,Et, sans qu’un long détour‖ t’arrête ou t’embarrasse,A peine as-tu parlé‖ qu’elle-même s’y place.Mais, moi, qu’un vain caprice,‖ une bizarre humeur,Pour mes péchés, je crois,‖ fit devenir rimeur,Dans ce rude métier‖ où mon esprit se tue,En vain, pour la trouver,‖ je travaille et je sue,Souvent j’ai beau rêver‖ du matin jusqu’au soir :Quand je veux dire blanc,‖ la quinteuse dit noir.Si je veux d’un galant‖ dépeindre la figure,Ma plume pour rimer‖ trouve l’abbé de Pure ;Si je pense exprimer‖ un auteur sans défaut,La raison dit Virgile,‖ et la rime Quinault ;Enfin, quoi que je fasse,‖ ou que je veuille faire,La bizarre toujours‖ vient m’offrir le contraire.De rage, quelquefois,‖ ne pouvant la trouver,Triste, las, et confus,‖ je cesse d’y rêver,Et, maudissant vingt fois‖ le démon qui m’inspire,Je fais mille serments‖ de ne jamais écrire.Mais, quand j’ai bien maudit‖ et Muses et Phébus,Je la vois qui paraît‖ quand je n’y pense plus.Aussitôt, malgré moi,‖ tout mon feu se rallume,Je reprends sur-le-champ‖ le papier et la plume,Et, de mes vains serments‖ perdant le souvenir,J’attends de vers en vers‖ qu’elle daigne venir.Encor si, pour rimer,‖ dans sa verve indiscrète,Ma Muse, au moins, souffrait‖ une froide épithète !Je ferais comme un autre,‖ et, sans chercher si loin,J’aurais toujours des mots‖ pour les coudre au besoin.Si je louais Philis‖ en miracles féconde,Je trouverais bientôt :‖ à nulle autre seconde ;Si je voulais vanter‖ un objet nonpareil,Je mettrais à l’instant :‖ plus beau que le soleil ;Enfin, parlant toujours‖ d’astres et de merveilles,De chefs-d’œuvre des cieux,‖ de beautés sans pareilles,Avec tous ces beaux mots,‖ souvent mis au hasard,Je pourrais aisément,‖ sans génie et sans art,Et transposant cent fois‖ et le nom et le verbe,Dans mes vers recousus‖ mettre en pièces Malherbe.Mais, mon esprit, tremblant‖ sur le choix de ses mots,N’en dira jamais un‖ s’il ne tombe à propos,Et ne saurait souffrir‖ qu’une phrase insipideVienne à la fin d’un vers‖ remplir la place vide ;Ainsi, recommençant‖ un ouvrage vingt fois,Si j’écris quatre mots,‖ j’en effacerai trois.Maudit soit le premier,‖ dont la verve insenséeDans les bornes d’un vers‖ renferma sa pensée,Et, donnant à ses mots‖ une étroite prison,Voulut avec la rime‖ enchaîner la raison !Sans ce métier, fatal‖ au repos de ma vie,Mes jours, pleins de loisir,‖ couleraient sans envie :Je n’aurais qu’à chanter,‖ rire, boire d’autant,Et, comme un gras chanoine,‖ à mon aise, et content,Passer tranquillement,‖ sans souci, sans affaire,La nuit à bien dormir,‖ et le jour à rien faire.Mon cœur, exempt de soins,‖ libre de passion,Sait donner une borne‖ à son ambition,Et, fuyant des grandeurs‖ la présence importune,Je ne vais point au Louvre‖ adorer la fortune,Et je serais heureux,‖ si, pour me consumer,Un destin envieux‖ ne m’avait fait rimer.Mais, depuis le moment‖ que cette frénésieDe ses noires vapeurs‖ troubla ma fantaisie,Et qu’un Démon, jaloux‖ de mon contentement,M’inspira le dessein‖ d’écrire poliment,Tous les jours, malgré moi,‖ cloué sur un ouvrage,Retouchant un endroit,‖ effaçant une page,Enfin, passant ma vie‖ en ce triste métier,J’envie, en écrivant,‖ le sort de Pelletier.Bienheureux Scudéri,‖ dont la fertile plumePeut tous les mois sans peine‖ enfanter un volume !Tes écrits, il est vrai,‖ sans art et languissants,Semblent être formés‖ en dépit du bon sens !Mais ils trouvent pourtant,‖ quoi qu’on en puisse dire,Un marchand pour les vendre,‖ et des sots pour les lire ;Et quand la rime enfin‖ se trouve au bout des vers,Qu’importe que le reste‖ y soit mis de travers ?Malheureux mille fois‖ celui dont la manieVeut aux règles de l’art‖ asservir son génie !Un sot, en écrivant,‖ fait tout avec plaisir ;Il n’a point en ses vers‖ l’embarras de choisir ;Et, toujours amoureux‖ de ce qu’il vient d’écrire,Ravi d’étonnement,‖ en soi-même il s’admire.Mais, un esprit sublime‖ en vain veut s’éleverA ce degré parfait‖ qu’il tâche de trouver ;Et, toujours mécontent‖ de ce qu’il vient de faire,Il plaît à tout le monde,‖ et ne saurait se plaire ;Et tel dont en tous lieux‖ chacun vante l’espritVoudrait pour son repos‖ n’avoir jamais écrit.Toi donc, qui vois les maux‖ où ma Muse s’abîme,De grâce, enseigne-moi‖ l’art de trouver la rime,Ou, puisque enfin tes soins‖ y seraient superflus,Molière, enseigne-moi‖ l’art de ne rimer plus.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a veine / peine féminine, classiqueb ouverts / vers masculine, classiquea d’escrime / rime féminine, classiqueb chercher / broncher masculine, classiquea t’embarrasse / place féminine, classiqueb humeur / rimeur masculine, classiquea tue / sue féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea figure / Pure féminine, classiqueb défaut / Quinault masculine, classiquea faire / contraire féminine, classiqueb trouver / rêver masculine, classiquea m’inspire / écrire féminine, classiqueb Phébus / plus masculine, classiquea rallume / plume féminine, classiqueb souvenir / venir masculine, classiquea indiscrète / épithète féminine, classiqueb loin / besoin masculine, classiquea féconde / seconde féminine, classiqueb nonpareil / soleil masculine, classiquea merveilles / pareilles féminine, classiqueb hasard / art masculine, classiquea verbe / Malherbe féminine, classiqueb mots / propos masculine, classiquea insipide / vide féminine, classiqueb fois / trois masculine, classiquea insensée / pensée féminine, classiqueb prison / raison masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb d’autant / content masculine, classiquea affaire / faire féminine, classiqueb passion / ambition masculine, classiquea importune / fortune féminine, classiqueb consumer / rimer masculine, classiquea frénésie / fantaisie féminine, classiqueb contentement / poliment masculine, classiquea ouvrage / page féminine, classiqueb métier / Pelletier masculine, classiquea plume / volume féminine, classiqueb languissants / sens masculine, classiquea dire / lire féminine, classiqueb vers / travers masculine, classiquea manie / génie féminine, classiqueb plaisir / choisir masculine, classiquea d’écrire / s’admire féminine, classiqueb s’élever / trouver masculine, classiquea faire / plaire féminine, classiqueb l’esprit / écrit masculine, classiquea s’abîme / rime féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources