Satires, 1666‑1716
Satire Vii
(1663)
Muse, changeons de style,‖ et quittons la satire :C’est un méchant métier‖ que celui de médire,A l’auteur qui l’embrasse‖ il est toujours fatal,Le mal qu’on dit d’autrui‖ ne produit que du mal ;Maint poète, aveuglé‖ d’une telle manie,En courant à l’honneur,‖ trouve l’ignominie ;Et tel mot, pour avoir‖ réjoui le lecteur,A coûté bien souvent‖ des larmes à l’auteur.Un éloge ennuyeux,‖ un froid panégyrique,Peut pourrir à son aise‖ au fond d’une boutique,Ne craint point du public‖ les jugements divers,Et n’a pour ennemis‖ que la poudre et les vers :Mais, un auteur malin,‖ qui rit et qui fait rire,Qu’on blâme en le lisant,‖ et pourtant qu’on veut lire,Dans ses plaisants accès‖ qui se croit tout permis,De ses propres rieurs‖ se fait des ennemis.Un discours trop sincère‖ aisément nous outrage :Chacun dans ce miroir‖ pense voir son visage,Et tel, en vous lisant,‖ admire chaque trait,Qui, dans le fond de l’âme,‖ et vous craint et vous hait.Muse, c’est donc en vain‖ que la main vous démange,S’il faut rimer ici,‖ rimons quelque louange,Et cherchons un héros,‖ parmi cet univers,Digne de notre encens‖ et digne de nos vers.Mais, à ce grand effort‖ en vain je vous anime,Je ne puis pour louer‖ rencontrer une rime.Dès que j’y veux rêver,‖ ma veine est aux abois.J’ai beau frotter mon front,‖ j’ai beau mordre mes doigts,Je ne puis arracher‖ du creux de ma cervelleQue des vers plus forcés‖ que ceux de la Pucelle ;Je pense être à la gêne ;‖ et, pour un tel dessein,La plume et le papier‖ résistent à ma main.Mais, quand il faut railler,‖ j’ai ce que je souhaite.Alors, certes, alors‖ je me connais poète,Phébus, dès que je parle,‖ est prêt à m’exaucer,Mes mots viennent sans peine,‖ et courent se placer.Faut-il peindre un fripon‖ fameux dans cette ville ?Ma main, sans que j’y rêve,‖ écrira Raumaville.Faut-il d’un sot parfait‖ montrer l’original ?Ma plume au bout du vers‖ d’abord trouve Sofal.Je sens que mon esprit‖ travaille de génie.Faut-il d’un froid rimeur‖ dépeindre la manie ?Mes vers, comme un torrent,‖ coulent sur le papier :Je rencontre à la fois‖ Perrin et Pelletier,Bonnecorse, Pradon,‖ Colletet, Titreville ;Et, pour un que je veux,‖ j’en trouve plus de mille.Aussitôt je triomphe ;‖ et ma Muse en secretS’estime et s’applaudit‖ du beau coup qu’elle a fait.C’est en vain qu’au milieu‖ de ma fureur extrêmeJe me fais quelquefois‖ des leçons à moi-même ;En vain je veux au moins‖ faire grâce à quelqu’un ;Ma plume aurait regret‖ d’en épargner aucun,Et, sitôt qu’une fois‖ la verve me domine,Tout ce qui s’offre à moi‖ passe par l’étamine.Le mérite pourtant‖ m’est toujours précieux.Mais, tout fat me déplaît,‖ et me blesse les yeux,Je le poursuis partout,‖ comme un chien fait sa proie,Et ne le sens jamais‖ qu’aussitôt je n’aboie.Enfin, sans perdre temps‖ en de si vains propos,Je sais coudre une rime‖ au bout de quelques mots.Souvent j’habille en vers‖ une maligne prose :C’est par là que je vaux,‖ si je vaux quelque chose.Ainsi, soit que bientôt,‖ par une dure loi,La mort, d’un vol affreux,‖ vienne fondre sur moi,Soit que le ciel me garde‖ un cours long et tranquille,A Rome ou dans Paris,‖ aux champs ou dans la ville,Dût ma Muse par là‖ choquer tout l’univers,Riche, gueux, triste, ou gai,‖ je veux faire des vers.« Pauvre esprit, dira-t-on,‖ que je plains ta folie !Modère ces bouillons‖ de ta mélancolie,Et garde, qu’un de ceux‖ que tu penses blâmerN’éteigne dans ton sang‖ cette ardeur de rimer. »Eh quoi ! lorsqu’autrefois‖ Horace, après Lucile,Exhalait en bons mots‖ les vapeurs de sa bile,Et, vengeant la vertu‖ par des traits éclatants,Allait ôter le masque‖ aux vices de son temps ;Ou bien, quand Juvénal,‖ de sa mordante plumeFaisant couler des flots‖ de fiel et d’amertume,Gourmandait en courroux‖ tout le peuple latin,L’un ou l’autre fit-il‖ une tragique fin ?Et que craindre, après tout,‖ d’une fureur si vaine ?Personne ne connaît‖ ni mon nom ni ma veine ;On ne voit point mes vers,‖ à l’envi de Montreuil,Grossir impunément‖ les feuillets d’un recueil ;A peine, quelquefois,‖ je me force à les lire,Pour plaire à quelque ami‖ que charme la satire,Qui me flatte peut-être,‖ et, d’un air imposteur,Rit tout haut de l’ouvrage,‖ et tout bas de l’auteur.Enfin c’est mon plaisir,‖ je veux me satisfaire.Je ne puis bien parler,‖ et ne saurais me taire,Et, dès qu’un mot plaisant‖ vient luire à mon esprit,Je n’ai point de repos‖ qu’il ne soit en écrit.Je ne résiste point‖ au torrent qui m’entraîneMais, c’est assez parlé,‖ prenons un peu d’haleine ;Ma main, pour cette fois,‖ commence à se lasser ;Finissons. Mais, demain,‖ Muse, à recommencer.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 48((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a satire / médire féminine, classiqueb fatal / mal masculine, classiquea manie / l’ignominie féminine, classiqueb lecteur / l’auteur masculine, classiquea panégyrique / boutique féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquea rire / lire féminine, classiqueb permis / ennemis masculine, classiquea outrage / visage féminine, classiqueb trait / hait masculine, classiquea démange / louange féminine, classiqueb univers / vers masculine, classiquea anime / rime féminine, classiqueb abois / doigts masculine, classiquea cervelle / Pucelle féminine, classiqueb dessein / main masculine, classiquea souhaite / poète féminine, classiqueb m’exaucer / placer masculine, classiquea ville / Raumaville féminine, classiqueb l’original / Sofal masculine, classiquea génie / manie féminine, classiqueb papier / Pelletier masculine, classiquea Titreville / mille féminine, classiqueb secret / fait masculine, classiquea extrême / moi-même féminine, classiqueb quelqu’un / aucun masculine, classiquea domine / l’étamine féminine, classiqueb précieux / yeux masculine, classiquea proie / n’aboie féminine, classiqueb propos / mots masculine, classiquea prose / chose féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquea tranquille / ville féminine, classiqueb l’univers / vers masculine, classiquea folie / mélancolie féminine, classiqueb blâmer / rimer masculine, classiquea Lucile / bile féminine, classiqueb éclatants / temps masculine, classiquea plume / d’amertume féminine, classiqueb latin / fin masculine, classiquea vaine / veine féminine, classiqueb Montreuil / recueil masculine, classiquea lire / satire féminine, classiqueb imposteur / l’auteur masculine, classiquea satisfaire / taire féminine, classiqueb esprit / écrit masculine, classiquea m’entraîne / d’haleine féminine, classiqueb lasser / recommencer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Hachette, 1889· numérisation gallica.bnf.fr· Sources