Le Luth doré, 1911· Rêves et méditations
Chanson
Pour Alfred Droin.
O belle fille, qui regardes,Du seuil de ta maison,La route : tiens-toi sur tes gardes.Crains la trahison.
Les passants saluent d’un sourireTa grâce et ton profil,Et plus d’un t’a dit qu’il t’admire :L’Amour est subtil.
D’autres, qui veulent te surprendre,Vont, viennent, en chantant,Ou passent sans paraître entendreTon rire éclatant
Prends garde ! Sans qu’elle s’en doute,Fille au cœur ingénu,A l’âme parfois prise toutePar un inconnu.
Tel qui lui montre bon visage,S’il obtient ses faveurs,N’aura plus pour elle qu’outrage,Injure et rancœurs.
Combien, aux carrefours des routes,Aux creux des grands cyprèsOù le galant est aux écoutes,Pleurèrent après !
Combien, s’échappant des bras tendresVoulant les retenir,Dans la rivière aux lents méandresS’en vinrent finir !
Et combien le courant que briseL’arche du pont, souventFut pour l’âme, d’Éros éprise,Un tombeau mouvant.
C’est, depuis que le monde est monde,Même histoire toujours :Maîtresse d’un soir, brune ou blonde,Meurt de ses amours :
Parce que l’adoré qu’elle aimeS’en est allé soudain,La laissant pleurer, pâle et blême,Seule en son jardin !…
O belle fille, qui regardes,Du seuil de ta maison,La route : tiens-toi sur tes gardes.Crains la trahison.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources