Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons
En écoutant venir l’automne
Pour Julien Ochsé.
Dans le recueillement de cette fin d’été,Mon désir est pareil au doux fruit veloutéDont le poids fait fléchir jusqu’à terre la branche.Mon désir est pareil à la grappe qui penche,En dehors d’une treille à la verte paroi,Son thyrse rose ou bleu,son cône lisse et droit.Mon désir est pareil aux jeux de la lumièreSur le satin perlé des tapis de bruyère,Ou qui, dans le cristal du lac silencieux,Semble du haut du ciel plonger des milliers d’yeux.Mon désir est pareil à la flamme des rosesOuvrant à la clarté leurs feuilles, ailes rosesQue le parfum trop fort empêche de volerEt qu’on voit sur leur tige ardente chanceler.Mon désir est pareil à l’haleine fleurieDu jour, tout épuisé de sa chaude féerie,Comme un danseur trop vif, heureux et fier d’avoirPromené, çà et là, du matin jusqu’au .soir,Sous l’ombre des pommiers lourds de fruits, en cadence,Ses pas dont les pipeaux guidaient l’insouciance.Mon désir est pareil aux vergers bouillonnantD’arome, de pollen, d’essence, de ferment,De silence amoureux sous le torride voileQui tombe de l’azur, et qui, jusqu’à la moelle,Brûle le laurier-rose ou la reine des présEt la bordure en fleur des œillets diaprés.Mon désir est pareil aux rapides caressesDes oiseaux abritant dans les airs leurs ivresses,Ou se plongeant au gouffre, ombreux, vert et mouvant,De la forêt immense où la lyre du vent,Sans se lasser, redit sa chanson, éternelleComme l’hymne des flots et profonde comme elle.Mon désir est pareil au grillon svelte,au volDe l’abeille aspirant le suc du raisin mol— Et dont le corps soyeux et tout luisant de gommeA l’air, au blond soleil, d’un bourdonnant arôme…Et mon être devient, dans le jour merveilleux,Arbre, coteau, parfum, plaine, rayon des cieux,Sachet d’odeurs, prairie où vit la sauterelle,Monts bleuâtres où court le tapis de l’airelle,Horizons transparents, doux et paisibles bois,Murmures des ruisseaux, gazouillements, émois,Soupirs énamourés de la grande NatureDans le jaillissement de ce qui toujours dureEt renaît du néant avec un beau transport,Malgré l’autan, le froid, la douleur et la mort.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources