Le Luth doré, 1911· Panthéisme
L’aspiration au repos
Le matin rose de bruyère,Alerte comme un échanson,Dépose un voile de lumièreSur les gerbes de la moisson.
Ah ! la belle coulée ardenteDont tout le cœur est submergé,Pure comme les vers de Dante,Et plus souple qu’un vol de geai !
Les prés vibrent : telle une lyre.Le fleuve invisible des airsN’est qu’un éblouissant délireQui transporte tout l’univers.
La courbe des calmes collinesDresse un mur vert à l’horizon.L’aube suspend des perles finesAux doigts effilés du buisson.
O sérénité jeu flexibleDu soleil sur le flot mouvant.La terre entière est une cibleOù s’enfoncent les traits du vent.
La terre entière est un murmureD’oiseaux, d’abeilles, de grillons,Un chaud parfum de prune mûre,Une cassette de rayons.
Quelle délicate harmonieDe parfum, d’éclat, de verdeur,Offre à la lumière infinieCette végétale splendeur !
Les œillets ont des collerettesCouleur de jasmin et d’iris,Et les conques des pâquerettesL’émail immaculé des lys.
Sous le poids du zéphyr qui berceSa cassolette de vermeilLe bouton d’or, s’il se renverse,Perdra sa goutte de soleil.
La transparente porcelaineDes blancs bégonias bulbeuxDans un cadre de marjolaineBrille auprès des liserons bleus.
Les amphores des capucinesCouvrant la grille du vieux puits,Vous gardent dans leurs urnes fines,Rosée, ô diamant des nuits.
L’heure est tendre comme un pétaleQue la cétoine fait plier.Un parfum vanillé s’exhaleDe la fleur blanche du fraisier.
Le pin appuie à l’air sa hampe.La mésange au pinson répond.Dans l’herbe la chenille rampeAu pied des vernis du Japon…
— Ah ! beauté noble ! ah ! cœur du monde,Laissez-moi me dissoudre en vous !Attirez mon âme profonde ;Qu’elle s’oublie en vos bras doux ;
Qu’elle ensevelisse ses rêvesDans vos suaires de parfums ;Qu’elle noie à l’eau de vos sèvesTant de beaux souvenirs défunts ;
Qu’elle s’envole avec vos baumesDes lieux où son mal se traîna ;Qu’elle fuie avec vos aromesAux régions du Nirvana.
Et qu’à mon corps votre main creuseUn étroit lit de sable fin,Pour que dans l’ombre bienheureuseA jamais il repose enfin.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources