Le Luth doré, 1911· Panthéisme
Dans le grand tout
Pour Sébastien Charles Leconte.
Mon cœur est trop vibrant d’azur et de lumièreTant ce jour radieux le perce de clarté.Il semble que j’habite un palais enchantéCouleur de chèvrefeuille et de rose trémière.
J’ai sur mon cœur l’éclat de la neige des monts,Tout le satin des fleurs. Et le vol des abeillesAutour de moi se mêle à vos senteurs, groseilles,Qui couvrez le mur bas de vos souples fruits ronds.
Les arbres sont joyeux d’échapper aux ténèbres,Et de revoir enfin les diamants des cieuxQue rayent, çà et là, des vols silencieuxD’oiseaux craintifs encor des nocturnes funèbres.
J’entends sur les rameaux à bonds menus le ventSautiller en jasant ainsi qu’une mésange,Courir sur les bassins, balancer la phalangeDes flexibles rosiers, s’accrocher à l’auvent.
Je touche de l’éther le beau cristal fluide.Je me volatilise et m’éparpille au ciel.Sur ma lèvre je sens une saveur de miel,Et j’ai le cœur gonflé comme un pétale humide.
Je marche en cotoyant des vols de papillons.Les lianes du saule effleurent mon visage.Je sens contre mes mains ta soie, ô saxifrage.Je te foule, pervenche, étoile aux bleus rayons.
Je presse dans mes bras toute l’ardeur du monde.Je vis avec transport dans le jeune matin.Et moins douce est l’odeur de l’iris et du thymQue cet emmêlement d’air, de vapeurs et d’onde.
Je n’ai plus de désirs et plus de volonté.Je ne suis que bourgeons, pollens, feuilles nouvelles.Et les sauts des chamois, les bonds des sauterelles,Répercutent en moi leur souple volupté.
Je deviens roses, lys, anémones, pivoines.Mon doigt se change en branche et mon corps en tronc dur.Et mon souffle, zéphyr descendu de l’azur,Creuse un lit onduleux dans le flot des avoines…
Ainsi je m’incorpore au mobile Univers,Et je mêle mon être à son âme éternelle.J’associe et j’adjoins la fragile étincelleDe ma vie au grand Tout immuable et divers.
Et je goûte la joie, austère et douce en somme,— A scruter l’Infini, sa puissance et sa loi,A métamorphoser en son règne mon moi — :D’oublier un instant que je ne suis qu’un homme.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources