Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons
La beauté de l’azur
Pour Charles Lalo.
La beauté de l’azur en moiTombe comme une averse bleueEt jette son paisible émoiSur la ville et sur la banlieue.
Comme tout est sonore et chaud !Il semble que cette journéePresse le mont et.le hameauSur son cœur pour une hyménée.
Le flot sous le saule-pleureurChante sa chanson éternelle.Les rayons mettent sur la fleurLeur douceur tiède comme une aile.
L’ombre des pins, dans la clarté,Ainsi qu’un voile est transparente.Sur l’herbe le fruit éclatéChoit ou roule au bord de la sente.
L’air est si brûlant, si profond,Que, là-bas, ce lilas de PerseSent chacun de ses bras qui fondDans la flamme qui le traverse.
Au-dessus du parterre d’eauLa mouche tournoie et voletteSous le regard du passereauQue le flot dans son tain reflète.
— O Nature, je mets en vousTout mon espoir et tout mon rêve.J’aime les frissonnements douxDe vos rameaux gonflés de sève.
J’aime vos flammes, vos ardeurs,Votre sein de fleurs et de feuilles,Vos mains aux subtiles odeursComme des aromes qu’on cueille.
J’aime les combats dans le ventDe vos arbustes, de vos arbres,Ou leurs rameaux calmes rêvantDans une immobilité de marbres.
Les sifflements de vos forêts,A l’étreinte des brises folles,Me sont chers, comme vos guérets,Vos fruits, vos prés, vos lucioles.
— O Mère, soyez mon abri.Couvrez mon esprit de votre ombre ;Soufflez votre zéphyr fleuriSur le vain espoir qui l’encombre ;
Chassez de lui ces grands élansDes au-delà de la pensée,Et ces rêves trop violentsD’Iliade ou bien d’Odyssée ;
Faites-lui comprendre la paixEt la grandeur de votre règne ;Que parmi vos taillis épaisDe sérénité l’on s’imprègne ;
Que les pauvres gestes humainsSe tendant, crispés, vers la Gloire,Ne valent pas les blancs jasmins,Les roses thé, les lys d’ivoire ;
Ou que, des multiples travauxQue l’homme, ici-bas, amoncelle,Les plus superbes sont moins beauxQu’une simple feuille nouvelle ;
Qu’il n’est enfin bonheur pareilA celui de l’aigle rapideQue, dans le ciel, vers le soleilSon œil fier sans défaillir guide.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources