Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons
Printemps
Pour M. Fortunat Strowski.
Je ne me lasse pas, ô Printemps, de souffrirDe vos jets, de vos ris, de votre rutilance.Mon cœur se perd en vous et s’enivre à mourirDe la jeune clarté qui de vos yeux s’élance.
Votre douceur me brûle et je suis devant vousComme un arbre où s’éveille et circule la sève.Et je sens frissonner et trembler mes genouxAu zéphyr embaumé que vous soufflez sans trêve.
Vous êtes un Dieu vif, caressant et subtil.Vous portez sur le front un ombreux diadème.Vous jouez avec le pétale et le pistil.Vous dénouez les fleurs. O Printemps, je vous aime !
Sur les bourgeons gonflés vous déposez les pleurs,La soie et le satin de vos tièdes ondées.Et c’est vous qui brodez le péplum de couleursQui, sinueux, s’enroule à vos hanches bombées.
Bel éphèbe, autrefois je ne connaissais pasL’angoisse qu’aujourd’hui j’ai de votre présence.Et dès qu’autour de moi j’entends rôder vos pas,Je pâlis, à la fois, de crainte et d’espérance.
Alors que tout revit et que tout est joyeux,J’éprouve un trouble ardent qui m’étreint et m’enfièvre,Comme si, sous l’azur rafraîchi de vos cieux,Sur ma lèvre j’avais le goût de votre lèvre.
Les lilas balancés sont moins doux que vos mainsDont je sens sur mon front les soyeuses caresses.Et le muguet perçant la ronce des cheminsA des parfums moins purs que l’or chaud de vos tresses.
Vous revenez, Printemps, avec les chants d’oiseaux,Avec les cris stridents et fous des hirondelles.Vous vous posez sur les saules et les roseaux.Autour de vous palpite un vol de coccinelles.
Mais votre bras conduit dans les halliers,les prés,Les forêts, un petit enfant dont le visageBrille comme le ciel, et les regards dorésFont bramer ou frémir les biches au passage…
Et je comprends soudain pourquoi votre retourEst à la fois exquis et cruel pour mon âme :C’est que vous ramenez, ô cher Printemps, l’Amour,Ses blessures, son mal, sa souffrance et sa flamme.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources