Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons
La mi-été
Pour D. Jordell.
La brise joue avec l’yeuse.Une fraîcheur délicieuseDescend du ciel jusqu’à nos fronts.Sur l’eau dansent les moucherons.
Le fleuve indolemment s’étire.Le matin luit comme la cireDes rayons de miel d’un rucher.La pêche tombe du pêcher.
L’été se glisse entre tes branches,Beau hêtre pourpre, qui te penchesSur l’herbe moelleuse du préDont ton pied lisse est ceinturé.
On entend bourdonner l’abeilleDans les parfums de la corbeilleOù s’entr’ouvrent, sous les tilleuls,Les lèvres de feu des glaïeuls.
L’atmosphère est une dentelleQui pose sa guipure frêle,Au bord des monts ou des sentiers,Sur les pins et les noisetiers.
Joie intense, haute et plénière !L’horizon bleu, sous la lumière,Vibre comme un cœur amoureux.Au loin, les bois sont vaporeux.
L’univers est comme une coupe,Et ce fin nuage la houppeQui va, de la poudre du sol,Imprégner son blanc duvet mol.
L’épais velours de la tulipeEt la glycine qui s’agrippeAccueillent l’insecte azuréDans leur sein, d’ardeur saturé.
Les feuilles se pâment d’ivresseSous le lourd soleil qui les presse,Et dont l’éclat contre le murS’écrase comme un fruit trop mûr.
Alors, à la puissante étreinteDu rouge été l’âme est contrainte,Sans lutter, sans récriminer,D’aveuglément s’abandonner,
Et se sent, au sein de l’espace,Pareille à la brume qui passe,Soudain glisser je ne sais oùSur tes ailes, ô brise d’août.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources