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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons

La nature libératrice

Pierre de Bouchaud· 60 vers

Pour M. Joseph Bertrand

O douceur du matin dans la pâleur mouilléeDu ciel. Aurore blanche et fauve agenouilléeSur les tapis de fleurs, le fleuve et le gazon…O douceur, ô beauté calme de l’horizon ;Délicate clarté du jour qui point à peine ;Pins aux rameaux voilés, au milieu de la plaine,De l’écharpe d’argent des nuages légers.O douceur pénétrant les arbres des vergersDont les branches, aux poids de leurs beaux fruits, s’inclinentVers l’herbe épaisse et molle ; abeilles qui butinentLe liseron dont l’urne est un écrin vivant ;Tournesols éployés sous le soleil levant ;O lierres étreignant le sein du sycomore ;Courbe du grand coteau qui peu à peu se dore ;Mur sombre des forêts qui mettent des vapeursVertes dans les lointains ; éclatantes lueursQu’accrochent les rayons aux vitres des chaumières ;Balancement des lins et des roses trémières ;Prairie où fuit l’éclair des ruisseaux argentés ;Flots de l’étang qui dort ; vagues blondes des blésSe creusant aux baisers du vent frais qui s’élève ;Rosiers dont chaque fleur semble un odorant rêveQui pour vivre a besoin de lumière et d’azur ;Vallée au loin tendant sa coupe au soleil ; purGazouillement d’oiseaux dans les fouillis des chênes ;Rainettes coassant sur le bord des fontaines ;Élancement joyeux de l’hirondelle ; ardentÉclat des prés ; vertige débordantDe ta vie éclatante et farouche, ô Nature !…— Ah ! faites de mon cœur charmé votre pâture,Monts,forêts, terres, ciels, fleurs, vignobles, roseaux.Joncs, environnez-moi de vos souples réseaux.Que je sente à mon front vos baisers, onde fraîche.Que votre fin duvet se pose, belle pêche,Sur ma tempe, et que la clématite aux brins douxEmprisonne mes pieds, s’enroule à mes genoux,Et jusque sur mes mains promène ses guirlandes.Étendez sur mon corps vos sachets, ô lavandes.Dans mon âme versez, troënes et fusains,Votre âme de verdure. Orgueil des jours, raisins,A ma bouche mettez votre fraîcheur charmante.Imprégnez-moi de votre odeur, romarin, menthe,Serpolet, qui couvrez le talus des sentiers.A vos sèves mêlez mon esprit, beaux halliers.O pampres, détachez des espaliers vos vrilles ;Vignes vierges, grimpant dans la nuit des charmilles,Laissez là le tronc lisse et prenez dans vos brasMon être aride, mais qui, sous vos mille lacs,Sera comme une fleur dans un nid de feuillage.Attirez-moi dans votre chaud et doux sillage,O parfums qui jouez sur le tiède jardinComme un essaim de papillons. Et vous, satinDes blancs magnolias, vous, tendres ancolies,Vous, orangers de nacre, églantines jolies,Capucines, œillets plus roses que le ciel,Héliotropes noirs, sucrés comme le miel :Laissez couler sur moi vos baumes, vos essences ;Qu’à jamais je m’absorbe en leurs effervescences,Et qu’éternellement votre suavitéMe fasse fuir l’Amour et son joug redouté.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources