Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· La paix

La paix

Pierre de Bouchaud· 72 vers

I

L’Amour m’a dit : Je suis venu dans ta demeure,Puisque, privés de moi,Tout logis est sans charme et l’âme la meilleureN’a plus d’émoi.

Je suis venu ; ma main veut presser ta main tendre.Ne me résiste pas.De ton foyer glacé je ranime la cendre :Parle tout bas.

Parle tout bas, pour que dans l’ombre mon mystèreS’accomplisse en secret,Car ma torche aux accents qu’une bouche profèreSe briserait.

Parle tout bas. Déjà mes doigts, heureux présage,Ramènent la chaleurA tes mains, l’éclair de la vie à ton visagePlein de pâleur.

Un sang plus vif déjà dans tes veines s élanceParce que mon regardSur elles s’est posé. Que peut la vigilanceContre tant d’art ?

Et tu vas derechef goûter l’heureux martyre,Le lumineux chagrin,Et le désir aigu d’un cœur que je déchireQuand il m’étreint.

II

Or la Gloire à son tour m’a dit :Vois ! je suis belle.Et c’est dans le hallierQue j’ai tressé pour toi la couronne immortelleDe vert laurier.

Laisse l’Amour à d’autres cœurs ; crains ses ravages,Ses ruses et sa voix.Fuis-le plutôt, fuis sur l’aile des vents sauvages,Au fond des bois.

Qu’est-ce qu’un foyer vide, une âme solitaire,Puisque infailliblementJe conduis le mortel par une route austèreAu firmament ?

Quand les ronces du sol enserrent de leurs griffesSes bras et ses genoux,Je l’emporte, au grand vol de mes beaux hippogriffes,Loin des jaloux.

Mais si le héros meurt des coups et des morsuresDu glaive ou bien d’un dard,On voit étinceler au sang de ses blessuresMon étendard !

Je ne désire pas traiter en vils esclavesLes hommes : chaque jour,Je les veux libres, fiers,et non chargés d’entravesComme l’Amour.

III

J’ai répondu : subtil Amour, Gloire ennemie,Que me font vos appels ?Pensez-vous au fardeau dont vous chargez la vie ?Qu’à vos autels

D’autres en soupirant suspendent des guirlandesEt brûlent de l’encens,Et rangés sous vos lois, se donnent en offrandes :Cœurs, âmes, sangs !

J’ai trop longtemps connu votre étreinte faroucheAmour, mais vos baisers,Dont j’ai senti jadis la morsure à ma bouche,Sont effacés.

Et vous, Gloire, les jours sont morts où vous poursuivreÉtait mon seul désir,Et mes mains se tendaient vers vos buccins de cuivrePour les saisir.

Je n’aime maintenant que les frêles colombesQui nichent sous mon toitConstruit sur ce plateau qu’environnent trois combesOù l’ormeau croît ;

Car souvent dans son bec l’une d’elles apporte,Du bas-fond forestier,Comme offrande à mon seuil, des brins de vigne torteEt d’olivier.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources