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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Le refuge

Le refuge

Pierre de Bouchaud· 73 vers

Laisse le glaive au fil aigu dont l’éclair luit…Ce blanc ruisseau, comme un gai miroir qui s’enfuit.Sillonne en traits d’argent le val aux pentes rousses.

Laisse à ton cœur venir tous les parfums vivantsQui sourdent des rameaux, des troncs, des jeunes pousses,Car les senteurs des bois entre toutes sont douces.

Sur ton front, que la Gloire a couronné, les ventsCourbent les syringas. Vois ! Leurs gestes ferventsOnt l’air de t’inviter au repos désirable…

Toi qui ne connus point, si pur et frais aux doigts,Le contact satiné de la feuille d’érable,Ni la chair du jasmin, ni le fruit délectable :

Assieds-toi Le triomphe a dû lasser parfoisDes éclats de sa pourpre et du bruit de sa voixLe rêve que toute âme ardente et noble abrite.

La lance, la cuirasse et l’appareil guerrier,L’ennemi qu’on poursuit sur le dextrier viteEt que dans la poussière un coup dru précipite,

L’embuscade hardie au tournant du sentier,La pique, le mousquet et le guêt meurtrier,Ne sont pas toujours jeux à bien remplir la vie.

Il est d’autres désirs que le désir du sang,D’autres sorts que celui des armes, d’autre envieQue le meurtre, et la Gloire elle-même s’oublie !

— Ici tu pourras voir le peuple frémissant,Des joncs au gré du flot hâtif se balançant ;Mais ils ne craignent point ton glaive et ta présence :

S’ils tremblent c’est d’avoir contre eux les doigts fluets,Les mille mains des eaux qui bercent en cadenceEt courbent lentement leur frêle et fine lance.

Si le convolvulus, l’ortie et les muguetsAgitent au soleil ces carillons muets,Ce n’est point, sache-le, pour fêter ta venue :

Ils ne connaissent que l’haleine du zéphyrQui s’enlace au feuillage et joue avec la nueEt se rit du mortel qui lutte ou s’évertue.

Si la mousse a tendu, sous le ciel de saphir,Son tapis d’émeraude et s’est plue à couvrirLe coteau, le vallon, les berges et la rive :

Elle n’a point cherché, pour tes membres lassés,A préparer la couche où le sommeil arrive :Tu n’es point le soleil, la chaleur et l’eau vive !

— Pourtant,lorsqu’au plus fort de tes combats passés,Tu menais des jours pleins d’affreux tumultes, cesPlantes en ce beau lieu vivaient leur vie agreste,

Sans souci du héros gagnant la palme d’or,Des rois dont le pouvoir dans les villes s’atteste,Ou du laurier cruel et si souvent funeste.

Regarde : tout est calme ici. Dans l’ombre dortLa colombe argentée et tu peux voir encorLa statue érigée à Pan sous ce grand saule :

Depuis de nombreux ans elle est là, mais toujoursOn aperçoit au creux de la divine épauleUn nid soyeux de geais que la glycine frôle.

Imite-les. Consacre à ce pays tes jours.Tu ne trouveras point de plus riants séjours.Nulle part tu n’auras de plus douce retraite.

Ta vie est déjà longue et te fait entrevoirLe funèbre bandeau que l’âpre mort qui guette,Pour ton front, sur le seuil du gouffre d’ombre, apprête.

Ne pars plus. Vis en paix jusqu’à ton dernier soir.Aime ton sol. La grappe aux fentes du pressoirCoulera sous le treuil comme un sang pacifique,

L’été, sur l’humus gras de tes champs, les épisMûrissants dresseront à l’air leur blonde pique ;Tu cueilleras l’olive et la figue élastique.

Et les heures pour toi, exemptes de soucis,T’apercevront, tantôt dans ta demeure assis,Tantôt dans le verger debout avec l’aurore…

Dédaigneux des grandeurs que connut ton destin,Seuls les prés et les bois te restant chers encore :Tu te plairas à voir, au pied. du pin sonore,

Ton glaive délaissé se rouiller dans le thym.

73 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources