Le Luth doré, 1911· Sur le seuil
La victoire
O mon cœur frissonnant, vibrant comme un pétaleSous l’haleine et les heurts de la dure rafale,Ne crains pas le hasard, ni le sombre Inconnu…Qu’importe qu’à ton seuil se dresse, grave et nu,Le spectre du Destin qui veille et qui menaceDe toute la fureur de sa tragique face ?Pourquoi, mon cœur, pourquoi céder à la terreurDu gantelet d’airain de l’angoisse ? L’horreurDe la vie, ô Passant, n’est point pour te surprendre.Sois fort ! Pars Au foyer, que tu laisses, la cendreEst glacée, et la flamme alerte a désertéTes murs où ses reflets — tels les soleils d’été —Dansaient en se mêlant à la blanche fuméeDont l’écharpe entourait de ses plis la vallée.Pars Ne crains pas la ronce et le fossé profond.Le lâche seul, devant l’épreuve se morfond,Et n’oppose à l’arrêt de l’obstacle trop rudeQu’un fatalisme issu d’une inerte habitude.Mais sois fort ! Les abois du molosse et le criDe l’orfraie au creux du sapin pendant la nuit ;L’affront qu’au voyageur réserve la richesse ;L’insulte, le dédain n’auront rien qui te blesse,Si, gardant toujours pur ton désir de beauté,Tu poursuis ton chemin vers le but convoité,Et,sans souci du vent qui déchire et qui gronde,De la perfide envie et de la haine immonde,Tu recueilles, un jour, dans le divin hallierD’Apollon Musagète, un rameau de laurier…
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources