Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons
Tombée de soir
Pour Aurel.
L’air est si vif, l’air est si beau, l’air est si clairQu’on a le cœur percé d’un invisible éclair,Et que l’œil éperdu ne sait plus dans l’espaceDistinguer de l’éther le nuage qui passe.Mon Dieu, que tout est pur, léger, simple, émouvantDe cet enchantement de chaleur et de vent !Que tout est fortuné de cet instant paisibleOù le trait du soleil prend la glèbe pour cible,Où le ciel, lumineux cristal en fusion,Est aussi fin qu’un fin plumage d’alcyon ;Où le déodorah dresse sa gaine lisseSur laquelle la brise avec ivresse glisse ;Où le jardin, dans le bruit frais de ses jets d’eau,Est un doux reposoir d’amour, un vert tombeauDe baumes repliés, car le soir les surplombe,Ainsi que se referme une aile de colombeRentrant, ivre de joie, à son nid parfuméAprès l’élan rapide où son corps s’est pâmé.Le soir tombe ; chaque arbre aspire le silenceEt le calme et la paix et la douce indolenceQu’une lueur suprême apporte en s’éteignant.Une charrette grince et chemine, geignant.Et la batteuse tourne avec un bruit de briseQui s’enfle, par instant, et tout à coup se brise,Tout à coup s’accélère ou meurt plaintivement.Le ciel perd toujours plus son beau rayonnement.Avec l’ombre, on dirait, la Nature est sans force.L’insecte, pris de peur, se cache sous l’écorce,Et les glaïeuls, privés des rayons du soleil,S’éteignent peu à peu. Le marronnier, pareilA quelque cathédrale immense de feuillage,Offre son dôme vert au joyeux babillageDes oiseaux qui dans l’air ont nagé tout le jour.La pelouse assoupie est un tiède veloursQu’effleure mollement le pied étroit des biches.Au bord du fleuve on voit se ranger les pénichesEt de leur flanc monter de minces filets bleusDe fumée. Un train passe avec son heurt d’essieux,Menant à l’inconnu tant de destins contraires.Une bonne senteur d’herbes, de fruits, de terres,D’eau, de bois, de vapeur, de fleurs, d’humidité,Épand avec la nuit sa fraîche sanité.Et tout se tait enfin, sauf, dans l’ombre tranquille,Parfois, un glissement feutré d’automobile.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources