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un seul est le mot juste.

Le Luth doré, 1911· Les jeux des saisons

Fraises de montagne

Pierre de Bouchaud· 68 vers

Pour Francis Caillard.

Petites fraises, douces fraises,Perles rouges des vastes boisDe sapins noirs et de mélèzesQue je parcourus tant de fois.

Petites fraises de montagne,Écloses aux flancs du ravin,Et dont la senteur accompagneEn plein essor l’aigle divin.

Petites fraises, l’air vivaceGonfla votre thyrse rayéQui s’érige au bord des crevassesOu que tapisse le sentier.

Je respire dans votre aromeTous les parfums des grands sommets,Le vent qui passe sur le chaume,La neige vierge et le miel frais.

Sur vos fleurs de nacre l’abeilleDirigeant son essor ailéVint puiser, dans l’ombre vermeille,Votre pollen immaculé.

Ah ! petites fraises si douces,Je vois encor sur votre chairLes empreintes des brins de moussesQui vous gardaient en leur nid vert.

Vous évoquez le bruit rapideDu torrent dont le souple flotComme un fil d’argent se dévideEt se casse dans un sanglot.

Vous évoquez, le long des sentes,Les lents troupeaux, près du chalet,Leurs bruits de cloches caressantes,La crémerie et le bon lait.

Vous évoquez les grands espacesQue l’œil contemple, émerveillé,Où rien n’habite, où rien ne passe,Où rien ne vit que le glacier.

Vous êtes les rubis fragilesSertis dans le collier des monts,Ou répartis en frêles filesSur le velours des hauts vallons.

Vous êtes filles du silence,Des nuages et de l’éther.Vous guettez l’aube qui s’élance,Ou les zébrures de l’éclair.

Ah ! Dieux, mes fraises, que ne puis-je,Gravir, revoir et retrouver,Les hauteurs où le vent voltigeSans rien qui vienne l’entraver !

Que ne puis-je fouler encoreLe tapis humide des prés ;Aux sources du névé sonoreRetremper mes doigts enfiévrés ;

Il serait si doux de reprendreMes courses dans vos beaux pays,Où les air sont la saveur tendre,La succulence de vos fruits.

Mon cœur bondirait au murmureDes rameaux résineux ; mon sang,Comme un torrent que rien n’emmure,Circulerait à flot puissant.

Je goûterais, dans le mystèreEt le voisinage du ciel,Le calme auguste que la terreRefuse hélas ! à mon appel,

Et j’arracherais de mon âme,Apaisée enfin de ses pleurs,Les luttes, les désirs, les flammes,Cet amour d’aimer dont je meurs.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Luth doré, Paris, BERNARD GRASSET, 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources