Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines
Donatello
LES CHAIRES DE SAINT-LAURENT PASSION ET MORT DU CHRIST
Donatello, mouvement, drame,Tension du muscle à l’éveilSous les moindres troubles de l’âme,Génie ardent comme un soleil ;
Toi qui célèbres la PenséeMieux que le plus docte écrivain,Maître de la forme angoisséePar le grand rêve du divin.
Ton exubérance enfiévréeAccable les faibles espritsMaître à qui le Sublime agrée,O cœur de mystères épris !
Comment dire la fougue ardenteOù la mort du Christ t’a jeté ?On croit lire des vers de DanteEn voyant ton œuvre sculpté !
Dans un terrible pêle-mêleD’hommes grossiers et furieux,Devant Caïphe, plein de zèle,Près de Pilate injurieux,
Tu traînes Jésus au visageDéfait et courbant vers le solSa divine tête de Sage,Victime du meurtre et du dol.
Cependant que la multitude,Qu’enivre l’appétit du sang,Se vautre dans sa turpitude,Insulte et meurtrit l’Innocent.
Comment exprimer le délireDes noirs bourreaux plantant les croix,Et l’expression de martyreDe la face du Roi des Rois ?
Comment peindre l’ardeur fébrileDe tout ce peuple convulséDe douleur tandis qu’il défileDevant l’Homme-Dieu trépassé ?
Madeleine oubliant ses charmes,Tordant ses bras de désespoir,Ses pauvres yeux brûlés de larmes,Fixant son Dieu, mais sans le voir ;
Madeleine qu’on croit entendreExhaler un cri déchirantEt qui, sans force, laisse pendreSes cheveux sur son front mourant ;
Madeleine en qui s’inaugureUne nouvelle humanitéQu’élève, grandit, transfigureL’espoir de l’immortalité.
A toi louange entre les Maîtres,O Maître dont le dur ciseauBrise, secoue et tord les êtresComme des feuilles de roseau ;
Toi qui fais crier la matière,Tel un sein sous le javelot !Et de qui l’œuvre presque entièreN’est qu’un pathétique sanglot ;
Toi qui pris dans leur paroxysmeLes passions de l’univers,Et qui les vis comme un grand prismeEt qui regardas au travers,
Mais qui, laissant enfin la terre,Et levant au ciel ton regardMis dans ton beau talent austèreTout ton mépris de l’art pour l’art !
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources