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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures florentines

San Miniato

Pierre de Bouchaud· 57 vers

A l’aube, sous un ciel éclatant de lumièreJ’ai gravi les degrés du doux San Miniato.Jasmins, eucalyptus, œillets, rose trémièreOuataient de bons parfums la rampe. GiottoEut aimé la douceur de cette matinéeEt peuplé de Jésus, de Vierges, d’anges blondsAu visage extatique, aux corps souples et longs,Ce décor de triptyque ou de fresque fanée.

Dans l’air délicieux volaient de bleus ramiers.Les collines au loin ondulaient. Une brisePassait avec lenteur ; et l’heure était exquise.Mon cœur se dilatait de joie et les palmiersAvec des bruits soyeux s’agitaient sur les routes.

Devant moi s’étendait la ville. Les palais,Témoins toujours debout d’un Passé pour jamaisDisparu, vers l’azur dressaient leurs sombres voûtes.Des cloches résonnaient, et leurs accords vibrants,S’échappant du sommet des légers campaniles,Laissaient fuir un essaim de carillons gracilesQui rendaient à mes pieds leurs souffles expirants.

Comme un ruban moiré que le zéphir déroule,L’Arno fuyait, vif et pressé. San SalvadorAu milieu des cyprès couverts de pampres d’orReposait. Dans l’amas des buis taillés en bouleCigales et grillons chantaient éperdûment.Et les monts Apennins pointaient leurs masses bleuesEt prolongeaient leur ligne au loin pendant des lieues.

O serein horizon, si noble en tes contours !O beauté du soleil saupoudrant de poussièreD’argent les oliviers et d’azur noir le lierre !Netteté des villas, des dômes et des tours !

Et je vis le fronton ensoleillé des tombesEt plus éblouissant que l’aile des colombes,Le marbre funéraire où dorment sous les cieuxDes frères, des humains qui remplirent leurs yeux,Hélas ! tout comme moi de la beauté des choses,Et qui, lorsqu’au printemps refleurissent les roses,

Revenaient comme moi dans la saison des fleursRespirer le matin, son charme et ses douceurs.Je longeais, doucement, chaque sépulcre sombre,Écartant de la main quelque discret rameauPour déchiffrer un nom dissimulé dans l’ombreD’un laurier, d’un yucca, d’un saule ou d’un ormeau.Et parfois une larme affleurait ma paupièreLorsque je découvrais, inscrite sur la pierre,Une chère épitaphe où l’amour en vainqueurParlait au mort aimé le langage du cœur.

Je laissai, tout pensif, errer mes rêveriesParmi les monuments ou les tombes fleuries,Pendant qu’à l’horizon des taches de soleilÉclaboussaient les monts.Loin, dans le jour vermeil,Des dômes scintillaient comme des pierres fines.La campagne féconde et les belles collinesSe couvraient de vapeurs.Et sous l’averse d’orVibrait la vie alerte et souriait la Mort.

57 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources