Le recueil des souvenirs, 1899· Humiliter
Humiliter
A Paul et Victor Margueritte.
Que l’on m’accuse de méprise,Et qu’on murmure : « Il perd son temps ! »Qu’on me refuse la maîtriseFaisant durer l’ouvre longtemps.
Que me fait la critique vaineDes gens qui ne comprennent pasEt qui dans la terrestre arèneLoin des rêves portent leurs pas ?
Qu’à l’aise ceux-ci divinisentLeur fière personnalité,Qu’ils encensent, qu’ils solennisentEt promènent leur nullité.
Qu’ils marchent, levant haut la tête,Un dédain sur leurs traits railleursEt qu’ils négligent le poètePour porter leur éloge ailleurs.
Qu’avec grand dédain leurs paroles,Lorsqu’ils passeront près de moi,Traitent mes pages de frivoles ;Je n’en sentirai point d’émoi.
Que faiseurs de mercuriale,Sûrs de leur fait, victorieux,Ils dénigrent l’ouvre loyale,Que même ils soient injurieux !
Insensible à l’épiloguage,Je mépriserai leur mépris,Je ne parle point leur langage,Ce n’est pas pour eux que j’écris.
Je m’adresse à l’amitié chèreAux cœurs vers les hauteurs dressés.Qui ne laissent pas en jachèreLe champ où germent les pensers.
Vers ceux-là va ma sympathieEt pour unir mon âme aux leurs,J’ai cueilli, plein de modestie,D’odorantes gerbes de fleurs.
Mais quand j’aurai passé, peut-être,Qu’en leur parfum il resteraUne parcelle de mon êtreEt que le temps respectera ;
Car dans plusieurs des douces âmesVers qui mon âme prend l’essorUn jour, peut-être, quelques flammesDe mon esprit luiront encor.
Rêve de gloire minuscule !Je voudrais qu’un tendre lecteurOuvrant plus tard cet opusculeEût de l’amitié pour l’auteur.
Je préfère aux apothéosesUn seul bienveillant souvenirMe suivant dans l’oubli des chosesOù tout, ici-bas, doit finir.
Et malgré l’humaine insolence,Je ne veux, ô Trépas vainqueur,Que sympathiser en silenceAprès ma mort avec un cœur.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources