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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Manibus Dilectissimi Patris sacrum

« Vieillard au noble cœur, à l’esprit droit, mon Père »

Pierre de Bouchaud· 94 vers

Vieillard au noble cœur, à l’esprit droit, mon Père,Âme pure et charmante, éprise de clarté :Je pleure ton amour, je pleure ta bonté.Sans toi tout me paraît muet et solitaire.

J’appréciais ton cœur, ferme et tendre à la fois.Ton bras sacré guida mon enfance chétive,Et je crois, à travers le passé, que m’arriveComme un écho lointain ta chère et douce voix.

Il me souvient de tes pitiés toujours offertes.Ton seuil hospitalier s’ouvrait aux malheureux ;Que de fois je t’ai vu, Père, gémir sur eux.Ton âme et ta maison n’étaient jamais désertes.

Quand j’étais tout petit, ma main tenant ta main,Pour parcourir les champs désertant nos demeures,Je marchais près de toi durant de longues heures ;Tu me disais des contes bleus dans le chemin.

Et je voyais passer en lente théorieComme un songe, la nuit, génie et farfadet,Serpentin, gnome, fée, ou, sur leur fier genêt,Rose de Tannenberg et la Chevalerie.

Et les soirs de Noël, près du grand feu changeant,Dont les lueurs mettaient du sang aux dalles blanches,Cependant qu’au dehors le givre sur les branchesBrodait de clairs dessins et des franges d’argent :

J’entends encor ta voix me raconter l’histoireDu doux petit Jésus dans l’étable enfanté,Sur les minuits, à Bethléem, dure citéDont les gens refusaient asile au Dieu de gloire.

Et quand les cloches, comme un vol de grands ramiers,Dans l’ombre secouaient leur rafale sonore,Je gagnais mon lit blanc non sans avoir encorePrès de l’âtre placé mes deux petits souliers.

Et m’endormant joyeux dans la chapelle blanche,Je murmurais les vers du bon chanoine Schmidt,Cependant qu’au dehors, le vent froid, sans répit,Aux fenêtres jetait la neige en avalanche :

« Vous qui pleurez, venez à moi !Le Fils de Dieu sèche les larmes !Heureux qui met en lui sa foi.Il sait, dissipant les alarmes,Au chrétien soumis à sa loiContre les maux fournir des armes. »

Oh ! les calmes sommeils par les grands vents du Nord !Et les réveils dans les matins gris de Décembre !Et l’âtre pétillant dans la petite chambre !Combien la vie était limpide et sans remord !

Près de ton cœur j’étais blotti, mon noble Père,Comme un oiseau frileux au chaud duvet d’un nid.La vie était pour moi un azur infiniLuisant sur un esquif que pousse un vent prospère.

Hélas ! il s’est enfui, le cher passé si doux,Plus vite qu’un reflet sur l’eau du lac limpide,Et je pleure aujourd’hui devant ta place vide,Et l’Espoir vient à moi, le front voilé de houx.

Il n’est plus, le vainqueur ni l’orgueilleux éphèbeQui, des fleurs dans ses doigts, des lauriers sur son front,Marchait allègrement, sans redouter l’affront,Au milieu des clameurs haineuses de la plèbe.

Sa tunique n’a plus la couleur du printemps.Ses cothurnes sont gris de boue et de poussièreEt ses yeux, où le ciel versait tant de lumière,Reflètent les brouillards qu’amassent les autans.

Les lys rouges, les rosiers blancs et les ramures,Quand il passe, pensif et seul, n’inclinent plusLeurs ombelles, leur thyrse et leurs doigts impollusPour baiser ses cheveux avec de frais murmures.

L’ortie et le chardon rencontrés en cheminOnt laissé sur sa chair une sanglante empreinte,Si bien que maintenant ce n’est plus qu’avec crainteQu’il pose ses pieds las sur le sol inhumain.

Père, tu n’es plus là pour hausser mon courage,Toi, l’appui de mes jours, le conseil écouté,L’incomparable ami, l’honneur et l’équité,L’asile où mon enfance a grandi sans orage !

Et voici qu’en mon cœur l’unique souvenirDe tout ce qui fut toi seul subsiste et demeure.Et je suis maintenant, jusqu’à ce que je meure,L’unique tabernacle où tu ne peux mourir.

Et les ans passeront, et l’homme oubliera l’homme,Et nul ne saura plus ce que je perds en toi !Sans doute, pour plus d’un, mon très cruel émoi,Si j’évoque ton nom, sera bizarre, en somme.

Car aux cœurs des humains légers, le cher passé,Le pauvre passé mort laisse si peu de traces,Car au cœur des premiers, des derniers de nos racesLe pas de tout mortel est si vite effacé !

Qu’importe ? Dans la nuit où le lâche s’effareJ’irai me souvenant de ta mâle vertu,Et quand je sentirai mon courage abattu :Ton exemple à mes yeux brillera comme un phare.

Et, gardant ta mémoire, ici-bas, je saurai,Sans détourner mes yeux des beaux horizons roses,Demeurer comme toi dans le réel des chosesJusqu’au jour ineffable où je te rejoindrai.

94 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources