Le recueil des souvenirs, 1899· Heures pisanes
Près de pise
A l’horizon pourpré le Roi Soleil se meurt.Dans un gouffre vermeil il sombre avec lenteur.Le soir tombant rappelle au nid les hirondellesQui sur les champs déserts passent à tire d’ailes,Et le bourdonnement de l’abeille a cesséDe mener près des fleurs son bruit sourd et pressé.Quelques chauves-souris, en rayant les ténèbres,Au-dessus du vallon tracent des arcs funèbres,Petits-follets de l’ombre et voletant sans bruit.Les lents et doux crapauds pour respirer la nuitDésertent peu à peu leurs humides retraites.L’or bleu des vers luisants brille au cœur des fleurettes.Et le souffle du soir mélancolique et fraisImperceptiblement agite les cyprès,Pour tomber expirant aux flots tièdes du fleuveOu sur le front bombé d’un buffle qui s’abreuve.Sans ride le courant suit son rêve d’étéEt reflète au miroir de ses eaux la clartéDes regards de la nuit auguste : les étoiles.
Une brume a tendu de mystérieux voilesDont les plis vont couvrant les choses, et voiciQu’aux lieux où le soleil mourait s’élève, ainsiQu’un formidable amas de rocs et de collines,Un nuage strié de franges opalines.
Les barques sur l’Arno flottent nonchalamment.Et des chansons au loin résonnent. DoucementDans le ciel apaisé le croissant de la luneBrille comme une opale au front de la nuit brune.Et les sommets neigeux et fiers de l’ApenninOnt dans l’ombre un aspect de rêve surhumain.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources