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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le recueil des souvenirs, 1899· Heures philosophiques

Le voyage

Pierre de Bouchaud· 44 vers

A Edmond Haraucourt.

Laisse le temps voguer sur son vaisseau d’airainEntre les bords abrupts du fleuve de la vie.Abandonne ton âme à l’heure qui dévie,Terrestre voyageur, mon frère, ô pèlerin !

Ne gémis point si tu vois fuir l’ardente GloireDont le mirage faux te trompe à l’horizon.Orne d’espoir ton âme et de fleurs ta raison,Et détourne tes pas du temple de victoire.

Ne crains point l’inconnu ni la chute des jours.Fuis la mélancolie où s’énervent les tristes ;Pour arracher de toi les pensers égoïstesQu’en ton cœur la bonté s’agrandisse toujours.

Bannis de ton chemin la vaine inquiétudeQui, dans ses doigts de fer étreint le genre humain.Laisse le Dieu du Temps te guider par la mainVers les calmes hauteurs qu’aime la solitude.

Invoque le secours et la pérennitéDe la paix au front chaste et fleuri de pensées.Au jardin de ton cœur promène tes pensées.Qu’en toi l’Effort s’allie à la sérénité.

Laisse les ans couler, immuable en ton âme,Garde-toi des terreurs stériles du demain.Sois comme Marc-Aurèle, épris de surhumain,Et le foyer d’amour que la Sagesse enflamme.

A ce prix tu vivras stoïque et triomphant.Mais attentif aux maux dont la foule s’abreuveSache aussi te pencher sur l’homme dans l’épreuveAvec les yeux d’un père et le cœur d’un enfant.

Borne tous tes désirs à voir passer chaque heureSans secousse et, sur la pierre de ton foyer,Cette heure s’arrêter gracieuse et ployerSon aile diaphane au fond de ta demeure.

Que l’âge sans pitié qui chemine toujoursFasse fuir la colombe ou s’effeuiller la rose,Le rameau dépouillé baiser l’onde moroseEt l’automne au déclin diminuer les jours :

Laisse le temps couler à travers l’étendueEt ne regrette rien de son règne en allé.Voici, les cheveux blancs et le front étoilé,La vieillesse qui vient à toi la main tendue.

Reçois-la bien. Elle est l’incomparable amieQui, douce à ton chevet, posera sur tes yeuxLa suprême caresse et de ses doigts pieuxÉteindra ta paupière au couchant de ta vie.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le recueil des souvenirs, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1899· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources