Les heures de la muse - I, 1902· Le Latium· Rome
Le matin a Rome
Pour Diego Angeli.
O calmes horizons, clairs frissons, transparence.Rome s’éveille et sourit au matin.Le Forum resplendit. Un vent discret balanceLes yeuses du Palatin.Dans l’air sonore et pur les sveltes hirondellesGlissent à grands coups d’ailes.Déjà les dômes d’or luisent dans le lointain.
Des écharpes de brume ouatent de gaze roseLe Soracte Sabin endormi sous les cieux.Là-bas, au pied du mont où Nemi se repose,Tout est encor silencieux.Les bas-reliefs des Arcs sont baignés de roséeEt la Nature reposéeVers l’aurore tourne les yeux.
Les Souvenirs nichés aux vieilles pierresVoltigent comme des oiseaux.La pourpre du soleil drape, Ruines fières,Vos trous béants aux plis d’éblouissants réseaux.Des carillons joyeux bourdonnent. Les églisesOuvrent leurs portes grises.La source de Trevi rêve au son de ses eaux.
Jamais tu ne parais, ô Rome, plus superbeQu’à ton réveil.Tout : des grands monuments au plus humble brin d’herbe,Célèbre alors ton Passé sans pareil.Mais faible est le concert des pauvres voix humainesS’essayant à chanter ta beauté souveraineAuprès de l’hymne d’or que lance ton soleil.
Ceux-là méconnaîtront ta puissance sublime,O fière Antiquité,Qui pensent qu’un abîmeSépare les aïeux de la postérité.O Rome, ils feront bien d’éviter ton enceinte.Ils n’y surprendraient pas les poudreuses empreintesQu’y laissèrent les Déités.
Devant tes murs brisés, tes thermes, tes statues,Ils ne comprendraient point.L’écho des grandes voix que la mort n’a pas tuesEt dont ces lieux furent témoinsNe saurait remuer une âme indifférente.Que loin de toi leur marche s’oriente :O Ville, ta grandeur refuserait leurs soins !
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources