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un seul est le mot juste.

Les heures de la muse - I, 1902· Le Latium· Rome

La ville

Pierre de Bouchaud· 78 vers

Pour Carlo Segre.

Rome, jamais mon cœur ne t’a plus désirée !Jamais élan plus vif ne l’a poussé vers toi.Jamais tes murs, ton sol, ton enceinte sacréeNe m’ont causé plus de délire et plus d’émoi.

Je voudrais sur les bords du Tibre aux ondes roussesQui lèchent doucement tes remparts et tes quais,Parmi, les artisans, les matelots, les mousses,Les maraîchers, les riverains bavards et gais,

Promener ma pensée ardente, à la lumièreDu grand soleil éblouissant qui jette, au loin,Son déluge de feu sur la campagne fière,Des hauts faits du Passé vénérable témoin ;

Méditer sur les traits de quelque antique buste,Gravir la pente et les degrés du PalatinEt me remplir les yeux d’un paysage augusteOù volent des senteurs de verveine et de thym.

Panthéon d’Agrippa, sois célébré ! J’honoreLa courbe harmonieuse et pleine de tes murs.Tu ne crains pas le temps et nous parles encoreD’holocaustes, de chefs vainqueurs, de rites purs.

Arceaux des aqueducs, palais, masse imposanteDu tombeau d’Adrien, thermes, remparts chenus,Fûts de marbre, forums, fontaine jaillissanteDes conques d’un Triton, torses d’Hercules nus ;

Reliques couronnant les sept graves collinesQue l’Univers païen adorait à genoux ;Capitole puissant, tours, visions divines :Rien n’est plus admirable et n’est plus beau que vous.

O Rome, sur ton sol si grand par son histoire,Les Arts et le Génie ont à jamais laisséLeur noble empreinte aux murs qui conservent ta gloire,Et les siècles n’ont fait qu’ennoblir ton Passé.

Laocoon, Vénus, Apollon aux traits nobles,Louve aux flancs amaigris nourrice des jumeaux,Hercule, Marc-Aurèle, et dans les vieux vignoblesChapitaux ajourés, sculptures et tombeaux ;

Groupes harmonieux de Mars et Cythérée,Cléopâtre, Adonis, le Satyre et l’Enfant,Fleuves, Déesses, Dieux, Mercure, Pallas, Rhée,Maison d’or, Colysée encore triomphant ;

Printemps romains si purs dans la jeune lumière,Pentes, sentiers longeant des coteaux immortels,Arches disparaissant sous la rose trémière,Champs tranquilles aux tons délicats de pastels ;

O Ville, ce sont là les immuables gloiresQui s’imposent toujours aux mondes étonnés,Et pour continuer le cours de tes victoiresQue d’âmes, que de cœurs à ton culte adonnés !

Que d’artistes venant rêver dans ton enceinte,Méditer aux palais qu’élevèrent tes rois,Contempler une stèle, admirer une empreinte,Voir un peuple de bronze en peplum aux plis droits !

Tu ne m’as point donné l’ennui mélancoliqueD’un auteur des Regrets, ô cher pays latin !Et je soupire après le grand Forum oblique,La Colonne Trajane et l’Arc de Constantin.

Car j’aime tout de toi, Rome, reine éternelle.Mes pensers vont toujours à tes restes épars.Sous de changeants aspects ta beauté se révèleEt de France j’évoque et j’acclame tes arts.

Tu demeures pour moi la commune Patrie.Et ton antique orgueil, tes palais et tes monts,Près desquels du Bellay menait sa rêverieMe sont chers malgré leurs lichens et leurs limons.

Mais la Muse ionique, attique ou dorienne,Conserve encore aux flancs de maint temple divinOù quelquefois s’encastre une église chrétienne,Plus d’un noble profil de Nymphe ou de Sylvain.

Auprès des monuments qu’ornèrent des quadrigesMa joie est de me perdre aux flots de ta splendeurEt de me recueillir au milieu des vestigesDe tout ce qui formait et reste ta grandeur.

Et devant ton accueil, ô Ville sans secondeOù la Beauté jadis germa comme un levain,Je me redis les vers du poète angevin :

Rome vivant fut l’ornement du mondeEt morte elle est du monde le tombeau.

Et je ne connais pas de triomphe plus beau.

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources