Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le poème de l’été
VII. Agonie estivale
C’est le soir. Le soleil se meurt et l’eau frissonne.Du fleuve où saigne encor la blessure du cielS’élève un brouillard fin, rose, immatériel.Aux bourgs environnants déjà l’Angelus sonne.
Rasant le flot, de lents souffles mélodieuxPassent. Leurs fraîches voix chantent sur l’eau sonore.Les cloches dans le soir se répondent encore,Et l’on croirait surprendre un colloque de Dieux.
Le clair miroir du lac prolonge les montagnesQu’un ardent crépuscule inonda de son sang.Quelques rayons, là-bas, luisent, éclaboussantLes pics neigeux, les hauts plateaux et la campagne.
Des flamants, des ibis, des paons majestueuxLissent dans les roseaux leurs plumes ocelléesEt l’on voit les ajoncs aux flûtes effiléesTrembler près des oiseaux qui s’appellent entre eux.
On entend sur les eaux de flottants bruits de ramesAuxquels l’écho répond dans les rochers du bord.Les vitres des maisons s’éclairent de points d’or,Faibles astres humains fixant le ciel en flammes.
Déposant son écume à tes pieds délicats,L’onde en vagues d’argent vient mourir sur la rive.A la suite du soir la Nuit qui, fraîche, arrive,Abrite monts et champs, sous ses voiles lilas.
Et pourtant au cristal de tes yeux d’émeraudeUn reflet brille encor du grand ciel orangé ;Mais je ne puis plus voir ton sourire chargéDe promesses d’amour dans la ténèbre chaude.
Et nous allons tous deux au pays enchantéQu’habitent les Espoirs, le Songe et la Chimère,Pendant que sur tes longs cheveux l’odeur amèreDes buis du vieux jardin flotte en ce soir d’Été.
Car nous ne sentons plus, en nos âmes lointaines,Tomber le deuil profond du jour évanoui.La douce fleur de joie en nous s’épanouitEt nous communions aux Sérénités pleines.
Et c’est comme une trêve au souci d’exister,Au tourment de porter le fardeau de la Vie.L’esprit, pour un instant, connaît la paix bénieEt l’oubli des chagrins qu’on ne peut éviter.
Et pendant le retour à la chère demeureOù l’Automne nous guette auprès du premier feu,Nous écoutons dans les venelles l’oiseau bleuGazouiller son chant frèle et doux avant qu’il meure.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources