Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le poème de l’été
VI. L’averse
Pour Gustave Kahn.
Les larmes de la pluie en tombant sur les feuillesAvec un bruit de gaze et de satin froissés,Comme des pleurs humains que la douleur accueille,S’unissent aux rameaux pour de tendres baisers.
Dans l’air on les entend qui sourdent goutte à goutteDu sein blanc de la brume et des nuages lourds,Et c’est l’âme du ciel qui penche et se fond touteSur les vallons ombreux et les prés de velours.
Et vers elles les fleurs levant leur frais visage,Ouvrant leur cœur qui s’offre aux caresses de l’eau,Voient s’étendre sur les grands dômes de feuillageLes fils blancs de l’averse en fluide réseau.
La Nature se tait sous la douceur mouillée.Le sol désaltéré se guérit du soleilDont la morsure ardente entamait la feuilléeEt qui foulait les champs fanés d’un dur orteil.
Les fruits juteux perdus dans la forêt des branchesEt par l’onde lavés sentent s’ouvrir leur chair.Le ciel est parsemé de frêles vapeurs blanchesQue sillonne parfois l’or bleui d’un éclair.
Un pigeon familier qui sur le toit appuieSous son ventre argenté ses pattes de corail,Se grise de fraîcheur et s’enivre de pluie.La glycine s’égoutte au-dessus du portail.
Des pépiements d’oiseaux viennent de la colline.La campagne sourit. Le parc est plein d’émois.L’heure est fraîche, légère, adorable et divine…O pleurs de l’air, si doux et féconds à la fois !
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources