Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· L’automne
L’hymne des fruits
Pour Madame la Duchesse I. de la Roche-Guyon.
Les fruits sont bienfaisants à nos lèvres arides.
O Fruits je veux chanter vos généreuses vies,Vos délicates chairs.Vos parfums, vos fraîcheurs, vos douces symphoniesDont s’enivrent les airs.
Je veux dire l’arome exquis, la bonne essenceEt le discret parfumQu’exhalent dans l’azur comme une efflorescenceLes prunes en or brun.
Les pêches en tombant déchirent sur la terreLeur duvet velouté.L’abeille vient toucher de son aile légèreLeur ovale beauté.
On voit la chair se fendre aux graviers qu’elle toucheEt les veines s’ouvrir,Et le derme rosit comme une belle boucheQue l’amour fait fleurir.
L’impérial soleil de son haleine chaudeArrondit lentementLe juteux abricot avec la reine-claudeSur leurs rameaux dormant.
Parfois dans la torpeur des après-midi rougesOn entend, au verger,Un son mat et voici, de la mousse qui bouge,Les fruits d’or émerger ;
Ou bien sous les baisers qu’un vent brûlant promèneSur le jaune velours,Voici se balancer, comme une hanche pleine,Leur orbe, en rythmes lourds.
La guêpe en a troué la pelure charnueEt d’un dard furieuxFouillé profondément les chairs belles et nuesPleurant comme des yeux ;
Et les papillons vifs, grisés par les lavandes,Ont parfois reposéSur les noyaux ouverts qui perdent leurs amandesLeur essaim pavoisé.
Les grappes de raisins, gonflés et bleus, suspendent,Pleines du sang d’un dieu,Aux pampres frémissants mille tendres guirlandesQue caressent les cieux.
Et déjà l’on peut voir se ruer dans leurs veines,Comme en un pur cristal,Le vin, le vin sacré qui sait tarir les peinesEt l’épreuve et le mal.
Les bras capricieux des bons poiriers s’inclinentSous de pesants fardeaux.Au-dessus du gazon léger ils dodelinentLeurs fruits dorés et beaux.
Et l’air qui les respire et les baise au passage,Emporte dans les champs,Avec le gai parfum du réséda sauvage,Leur arome alléchant.
Je veux chanter aussi l’âme fraîche des pommesEt le luisant éclatDe leurs pourpres rondeurs et leur chair rose commeDes grappes de muscat.
Le goût est savoureux et la saveur est tendreDe leurs cœurs transpercés.Pan les aime, et parfois, le soir, on peut entendreSes pas vifs et pressés ;
Puis dans l’ombre apparaît sa silhouette obscureEt cornue. En ses brasIl presse avec amour de belles pommes mûresEt le Dieu rit tout bas.
Je dirai le melon, la figue violette,L’olive aux reflets vertsEt le brugnon doré que le surmulot guetteAvec le lézard pers ;
La cerise abondante et la fraise vermeilleEt, sur leur arbre nain,La framboise sucrée ou l’acide groseilleEn habit de carmin.
Enfin, mêlés aux noix grasses, aux noix huileuses,Je dirai les limonsQui recueillent en eux des liqueurs précieusesCloses dans leurs fruits blonds.
Qu’il est doux d’en goûter la savoureuse vieLes filtres et les pleurs !Il semble que par eux l’être entier communieA toutes les senteurs
Et que se nourrissant de leur chair en étoileIl absorbe sans fin,Caché dans le mystère odorant de leur moelle,Quelque nectar divin.
Ainsi, dans mon amour, ayant saisi la Lyre,O Fruits, avec bonheur,J’ai, docile à la voix d’Apollon qui m’inspire,Chanté en votre honneur,
Et, mêlant mes pensers à vos tendres aromes,Mon âme à vos cœurs doux,Je me suis imprégné de vos sucs, de vos baumes,Pour mieux vivre de vous.
92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources