Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le printemps
L’universelle joie
Pour Émile Blémont.
Déjà dans le ciel bleu, dans la nue ou le vent ;Dans les feuilles au gré de l’air se soulevant ;Dans les champs où se joue au loin la moisson blonde ;Dans les cyprès légers ; dans les ravins ; dans l’ondeQui coule lentement sous les dômes épaisDes vieux chênes tendant sur les flots leurs grands dais ;Dans les vergers joyeux des récoltes futures ;Dans les trèfles roses penchant leurs houppes mûres ;Dans la luzerne en fleur dont les aromes douxS’envolent ; dans les buis, dans les prés, dans les houx ;Dans l’espace infini que l’oiseau fend de l’aile ;Dans les nids de duvet où couve l’hirondelle ;Dans les roses offrant à l’azur leurs beautésEt mariant leur tige aux flexibles clartésDes liserons ouvrant leurs délicates urnes ;Dans la campagne claire et les bois taciturnes ;Dans la neige accrochée aux flancs rugueux des montsEt jusque dans la glaise humide des limonsOù tombent les rayons du zénith qui flamboie :On sent passer d’obscurs tressaillements de joie.
Un renouveau d’ardeur inonde, imprègne tout.Comme un cellier immense où le vin cuve et bout,On entend frissonner la Nature fécondeEt frémir longuement l’antique cœur du monde.
O force, azur, beauté, séves aux jets puissants ;Aromes qui montez au ciel comme un encens ;Miroir de l’air où glisse un vol blanc de colombes ;Et vous qui, sur le marbre et le sol froid des tombes,Saules, penchez vos fronts bienveillants aux douleurs :N’est-ce pas qu’en ce jour il n’est point d’autres pleursQue ceux versés à l’aube encor par la roséeSur la terre attendrie, heureuse et reposée ?N’est-ce pas que du chêne au fragile roseau,Que du palais de marbre au vagissant berceau,Que des torrents tombés du glacier magnifiqueAux flots du lac profond, vole et se communiqueUne rumeur de vie, une sourde gaietéQui s’impose et qui fait vibrer l’Humanité,La relie et la mêle au monde obscur des choses,Lui rend chers la splendeur et le parfum des roses,L’associe à l’éclat du ciel mystérieux,Et, confondant son âme avec l’âme des Dieux,De l’arbuste, des bois, des fleurs et de l’insecte,Du brin d’herbe menu que la rosée humecte,De la lumière éparse aux plaines de l’étherEt de l’esprit puissant qui soulève la mer :Donne, pour un instant, à sa fragilitéLa Vie universelle en sa pérennité ?
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources