Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le poème de l’été
I. « Ardeur mystérieuse et tendre de l’Été »
Pour Émile Trolliet.
Ardeur mystérieuse et tendre de l’Été,Par vous flambent les champs comme une cassolette.On voit sur les rameaux du tilleul argentéParmi les rayons d’or votre aile qui volète.Vous buvez la rosée au calice profondDes nénuphars ouvrant sur l’eau leurs pâles urnes.Votre haleine de feu mêle aux concerts que fontLes grillons des bosquets ses rythmes taciturnes.
Vous anéantissez l’âme dans vos torpeursEt vous lui bourdonnez de troublantes paroles,Des mots obscurs et doux. Vos humides vapeursComme de jeunes seins vont gonfler les corolles.Vous dispersez dans l’air l’odeur des pollens lourdsEt vous vous amusez à rosir les contoursDes pêches que juillet mûrit dans le bocage.Vous vêtez l’abricot d’un pourpoint de veloursEt vous pâmez l’oiseau gazouillant au feuillage.
Ardeur mystérieuse et tendre de l’Été,Mon cœur, loin de les craindre, adore vos ivressesEt l’essor radieux de votre royauté.Il chérit le parfum que répandent vos tresses.Il se laisse bercer à vos chaudes caresses.Il ne peut résister à vos troubles accents.Il devient sous vos yeux une épave embauméePortant les lys ardents qu’aime la bien-aimée,Un éphèbe d’amour dont se pâment les sens.Il ne se cherche plus au fond de sa pensée.Il laisse la raison, éternelle angoissée,Suivre péniblement son chemin et son droitOu limiter son rêve au dogmatisme étroit.Et marchant après vous sur la pelouse humide,Vous suivant au bosquet par un souffle agité,Aux fureurs du Destin opposant votre égide,Il n’a d’autre désir que vous, torride Été.
34 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources