Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le printemps
« O charme printanier des forêts, ô murmure »
Pour Auguste Dorchain.
O charme printanier des forêts, ô murmureDes tendres sapins verts agités par le vent ;Gazouillis cristallin du ruisseau qui susurreAux pervenches en fleurs un sirvente émouvant ;Frêles bourgeons qui sur l’immensité boiséeMettez un brouillard vert ou des tons de lilas ;O mousses qui rampant sur la terre ardoiséeÉtendez un tapis pour étouffer mes pas ;Biches au pied flexible errant sous les ramées ;Tourterelles d’amour, tourterelles pâméesDont les roucoulements, légers comme un soupir,Disent la saison neuve et l’éternel désir ;Et vous, brins d’herbe frais, éclos autour des chênes ;Lierre enlaçant d’un bras souple bouleaux et frênes ;Clématites grimpant autour des grands ormeaux ;Osiers fluets, roseaux vous frôlant tige à tigeComme pour échanger de mystérieux mots ;Clairière de muguets où l’abeille dirigeSon vol laborieux ; serpolets ; thyms fleuris ;Et, près des églantiers que la sève travaille,Amourette et sainfoin dont la hampe tressailleNon loin du réséda sauvage et des iris.
Je veux vous célébrer, je veux laisser mon âmeSe perdre et s’oublier au sein de vos fraîcheurs.Je veux joindre ma voix à vos épithalamesEt chanter avec vous, Ô sereines blancheursDes anémones, des lilas, des aubépinesDont la grâce est charmante et le parfum si doux.
Salut, hêtres, salut, lauriers nobles, et vous,Pins parasols levant au ciel vos branches fines.Salut, arbres, géants immuables des bois.Salut, oiseaux, peuple de l’air aux frèles voix.Sous le tiède soleil s’éveille la Nature.La sève des bourgeons ruisselle sur le sol.On entend des bruits sourds. Toute une vie obscureS’anime autour de moi. Quelque âme prend son volEt frôle mes cheveux du bout de ses deux ailes…Et mon être, imprégné de clartés éternelles,S’enivre de bonheur. O printemps, tu renais !Qu’importent les rancœurs d’antan ! Je ne connaisQue le charme aromal et troublant de cette heure,Et j’oublie un moment la tristesse et le leurrePour mieux communier à vos fragilités,O Renouveau, sourire, amour, félicités !
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources