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Les heures de la muse - Ii, 1902· Le printemps, l’été, l’automne· Le printemps

Le renouveau

Pierre de Bouchaud· 80 vers

Pour Charles Méré.

C’est le Printemps. Radieux, il élèveSes doigts légers qu’Eurus baigna de pleursEt dispense à son gré le rêveSur le front des humains, les arbres et les fleurs.

Il jette doucement au satin des corollesLa fine essence des parfumsEt met de belles auréolesSur la Naïade aux cheveux bruns.

Il s’égare sans bruit au velours des pelouses,Rit aux Ondines, aux Sylvains,Et lance les baies de l’arbouseA Pan qui parcourt le creux des ravins.

La source cristalline au fond du bois s’éveille.Elle murmure des aveuxEt la pervenche s’émerveilleDe l’azur si profond des cieux.

Le Printemps naît, le Printemps rit, le Printemps chante.Sa lèvre presse un lilas odorantEt sa main frôle, nonchalante,çà et là, les couples errants.

Une jeune lumière argente les saulaies.Un frisson vert court sur les bois,Et dans les broussailles des haiesViolette et crocus s’entr’ouvrent à la fois.

O le charme alangui des heures !O l’ivresse des jours nouveaux !La mousse au seuil agreste des demeuresA repris ses travaux.

C’est la beauté, l’harmonie et la joie.Les rêves volètent dans l’air.L’herbe des prés renouvelés verdoieSous les rais tombés de l’éther.

La forêt murmure et tressailleObscurément, et les boutonsDéplissent lentement leur corselet de failleD’où les fleurs bientôt jailliront.

Les horizons lointains semblent poudrés de rose.La Vie affleure au tronc des arbrisseaux.Les tons de la saison moroseS’effacent aux vallons, aux plaines, aux coteaux.

O Printemps, jeune Dieu, ta marche triomphaleFait jaillir du sol le fromentEt s’ouvrir ainsi qu’un pétaleLa lèvre avide des amants.

On ne peut éviter tes troublantes caressesNi se soustraire à tes baisers.Les poisons violents qui parfument tes tressesSur nos bouches se sont posés.

Molle extase, langueurs, immensités, vertiges…Ta main nous verse, ô jeune Dieu,Ainsi que la rosée aux tigesLe nectar, doux comme un aveu,

Le nectar parfumé du Songe, l’ambroisieDe la Jeunesse et de l’Espoir,La liqueur divine et choisieQui ravit nos matins et charme notre soir.

J’entends ton rire clair sur les courbes collines.La tête des sapins chenusMystérieusement s’inclineLorsque vont les frôler à l’aube tes pieds nus.

Tu te poses comme un oiseau parmi le lierreQui tapisse les vieux donjons.Tu hantes les pâles clairières.Ton souffle au bord du lac soupire dans les joncs.

Il n’est pas un brin d’herbe, il n’est pas une planteQue tu n’effleures de tes doigts,Et quand le doux rossignol chanteOn dirait l’écho de la voix.

Bientôt tu couvriras les grands rameaux des chênesDe feuilles fraîches et de nids,Puis du vaste océan des hêtres et des frênesFeras monter des sanglots infinis

Et passer sur les chefs courbés des pauvres hommesL’effluve brûlant du désirDe s’aimer à jamais au sein de tes aromesQue leur dispense ton loisir…

Salut donc, jeune Dieu par qui renaît la Vie.Salut, Héros, qui vaincs et terrasses la mort.Tu changes en beauté l’hivernale agonieEt la Nature est ton Thabor.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les heures de la muse, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1902· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources