Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
A la muse
Fais que jusqu’à ma mort je te reste fidèle,Muse, et dans l’au-delà fais que je garde encorCe saint frémissement, ce radieux transport,Cet émoi sans pareil qui sur mon cœur ruisselleQuand j’écoute vibrer ta harpe aux cordes d’or.
Ah ! ne me sèvre point de ton divin délire,Car, qu’est-ce que serait le paradis sans toi ?Étends, charmeuse, étends ton égide sur moi,Ne ferme pas le livre où tu m’appris à lireTes règles, tes secrets, tes préceptes, ta loi…
Les Sages traiteront, du haut de leur superbeTon esprit exalté si beau, de déraison,Et murés dans le leur, comme en une prison,Tenteront de briser, à coups de langue acerbe,O rosier remontant, ta pure floraison.
Laisse à leurs sots vouloirs de tels êtres. L’ivresse,Ainsi désavouée est un bienfait des Dieux.Et qu’importe, d’ailleurs, le blâme dédaigneux,Quand l’Inspiration de son grand vol te presseEt, brusque, à leur insu, t’emporte jusqu’aux cieux ?
O Muse, flamme, ardeur, éclat, toute-puissance,Demeure auprès de moi. Muse, ne t’en va pas.Sois mon guide au jardin du rêve, pas à pas.Que ton foyer sacré constamment me dispenseSa chaleur. Qu’à jamais me soutienne ton bras.
Car malheur à tes fils que ta force abandonne.Il leur faut errer seuls, sur la route des jours,Et vivre, ô Vérité, privés de ton secours,Aveugles désormais à tout ce qui rayonne,Et dans l’au-delà même, inconsolés toujours…
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources