Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
A l’œuvre
Sans relâche faire effort
Nous déshabituer des demi-mesures,
Et avec résolution vivre
Dans l’intégral, dans le bien, dans le beau.GŒTHE.
Allons ! c’est bien, travaille encore,Travaille, et n’attends que de toiLa récompense dont s’honoreL’effort acharné. C’est la loi.
C’est la loi. Travaille Sans peine !Tu ne triompheras jamais.Seul le labeur brise la chaîneDont les lâches sont satisfaits.
Ne pense point à la victoire.Combats pour combattre. Toujours !Laisse aux paresseux l’illusoireRepos où s’étiolent leurs jours.
Va donc, dès que point la journée,Emplir tes regards de soleil,Et puis marche vers ta destinée,Avec un entrain sans pareil.
Regarde ! Autour de toi s’azureLa ligne courbe des coteaux.Une odeur d’arbre, d’onde pure,De fleur, descend des hauts plateaux.
Et l’heure est fraîche comme un vaseQue baigne une source d’argent…— Mais n’écoute pas son extase,Son appel, son rire engageant.
Édifie un rempart solide,En ton sein, contre le bonheur.Le bonheur trompe comme Armide.On est heureux que sans bonheur.
Pourquoi courir à sa poursuite ?On n’est comblé que sans désir.Le bonheur est un Faune en fuiteQue l’on tente en vain de saisir.
Mais si tu veux vivre la Vie,Si tu veux vraiment vivre bien :N’aie point, ici-bas, d’autre envieQue ton devoir quotidien.
Que t’importent les phrases creusesQue peut te jeter le passant ?Fais ton œuvre consciencieuse,De tout ton cœur, de tout ton sang.
Ne lance jamais d’anathème.De quel droit insulterais-tuLe méchant, le coupable même ?A rester bon mets ta vertu.
Ne crois pas servir la justiceEn accablant ton ennemi.Que le pardon soit ton délice.Le mal sans toi sera puni.
N’imite point ces mauvais sagesQui prodiguent, — et sans répits — !L’injure, avec, sur leurs visages,Le masque haineux du mépris,
Et dont l’âme à la dure écorce,Et que ne commande nul frein,N’est qu’un fol élan, qu’une forceQue guide seul l’aveugle instinct…
A chacun, sans réserve, donneTon aide. Et quand viendra la Mort :Dans les bras oublie, abandonneCe monde vain avec transport ;
Pour goûter enfin, dans l’espaceEt l’immensité du ciel bleu,A la paix, qui jamais ne passe,Sur le cœur infini de Dieu.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources