Les jours reflétés, 1925· La nature
Dans la forêt
C’est un grand cerisier sauvage tout en fleur.Il érige son dôme énorme et sa vigueurAu sein de la forêt comme une cathédrale.Il s’échappe de lui des rumeurs de rafale,Car, de la base au faîte, il a ses rameaux ceintsD’un envol bourdonnant de multiples essaims.Le bel arbre ! On dirait, géante et volontaire,Que sa tige flexible, afin de fuir la terre,S’étire toujours plus dans l’espace. On dirait,Au milieu des flots verts de la verte forêt,Le jet prodigieux d’un phare de feuillage,Autour duquel on voit des arbres, au mouillage,Faire halte, un moment, avant de s’élancerSur le coteau voisin aux plans superposés.
Rien ne peut limiter l’essor fou de ses branches,Où Floréal posa des libellules blanches.Et cette extension de rameaux sous les cieuxA quelque chose de vraiment prestigieux.… Accourez, mots sacrés, Muse, viens à mon aide :D’un délire vibrant gonfle mon cœur d’aède,Afin de célébrer, spectacle sans égal,L’épanouissement d’un Titan végétal.Décris sa large masse ondulante, où la briseComme aux cordes d’un luth éolien se brise ;Cette splendeur sans nom croissant en liberté,Au cœur de la forêt, loin de l’humanité.Vante ce phénomène éclatant de verdureQue se plut à former lentement la Nature ;Cette coupole en fleur ; ce panache mouvantOù l’aile de Zéphyr vient s’ébattre souvent,Et dominant de sa pyramide déserteL’étendue, aux baisers de la lumière offerte.
… Dans les abris touffus d’innombrables rameauxChantent ses protégés heureux : les loriots ;La grive au gai babil ; et les vives phalangesDe ces lutins des bois : les petites mésanges,Qui sauront picorer, quand le fruit sera mûr,Ses boules de corail où se mire l’azur,Et qui, pour profiter au mieux de ses largesses,Construisirent leurs nids dans les branches épaisses :Certaines que, sans fin, sa générositéPourvoirait à leurs jours en toute sûreté…
Salut, charme profond ; sereine solitude ;Réconfort précieux ; divine plénitude ;A l’ombre des taillis, où germent mille fleurs,Quel repos, quels moments d’ineffables douceurs !Nulle rumeur. Il n’est de présence animéeQue celle des oiseaux chantant dans la ramée.… Forêt, mer végétale où notre être, en secret,S’imprègne de ta sève et quitte sans regretDe ses ambitions l’inutile défroque.Immensité boisée où l’on n’est en colloqueQu’avec soi-même, ô solennelle immensité,Qui nous met face à face avec l’Éternité !Forêt, j’aime le calme où se plaît ton mystère,Tes réduits où le cerf si paisiblement erre,Et ta retraite ombreuse où le cœur se suspendA l’au-delà du rêve, autour de lui flottant.Je t’adore, vois-tu. De ta grave retraiteUne force assidue ardemment se sécrète.En foulant le velours mousseux de tes sentiers,Le promeneur s’unit à ta paix, tout entier.La brume au voile bleu, drapant chaque clairière,S’enroule à la pensée et la fait prisonnièreDe tes rameaux touffus partout l’enveloppant,Comme un corps d’Oréade ou de souple Ægypan.
… La vie à ton contact prend sa juste mesure ;En ton flot végétal baigne sa meurtrissure ;A tes germes se mêle, éprouve, à ta vigueur,Comme un élan sacré de renouveau vainqueur.
Et lorsqu’à son retour de ton pèlerinage,L’homme est pris de nouveau dans l’humain engrenage,Il se sent et le cœur et l’esprit apaisés,Après les doux instants dans ton abri passés ;Et puis, ayant lavé dans l’eau de tes fontainesSon âme où s’incrusta le croc aigu des peines,Repart, plein de courage, alors, pour l’inconnuDont le Destin se plaît à lui masquer le but.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources