Les jours reflétés, 1925· La nature
En contemplant la vie
C’est vraiment la langueur de cette ardente roseQui passe sur mon cœur comme un tiède baiser,Et répand dans les airs la triple odeur écloseDe l’ombre, du soleil, et du ciel apaisé.
Je ne sais quel émoi, calme et vif tout ensemble,Donne aux arbres du parc toute cette douceur.Telle une aile d’oiseau, chaque feuille du tremblePalpite sous la brise avec un bruit berceur.
L’air est un chemin lisse où s’ébat la colombe ;Et parfois une plume aux zébrures d’argentSur les calladiums romanesquement tombeEt réunit sa neige à leur velours changeant.
Les mille doigts du vent rebroussent l’herbe tendre,Ou bien vont se jouer dans la cloche des lys ;Parfois sur l’or des blés ils tracent un méandre,Avant d’aller se perdre au cœur blond des iris.
Il sort de la forêt comme un profond murmureDont le rythme est pareil à celui de la mer.Et de ce froissement incessant de verdureS’élève une senteur d’oxygène et d’éther.
L’horizon est brouillé d’une brume bleuâtre.Solitude. Repos. Ardeur. Recueillement.Un train vif rompt parfois le silence. Des pâtresDe coteaux en coteaux se hèlent longuement.
Je ne me lasse pas de contempler ces choses :Les vallons enfonçant leur faille au flanc des monts,Le ciel tout parsemé d’étroits nuages roses,Les collines faisant mille harmonieux bonds,
Le tapis vert des prés qui recouvrent les pentes,La plaine, mosaïque immense de couleurs,Les bœufs couplés grimpant les forestières sentes,Et le soleil, et son déluge de lueurs.
Et je goûte, à mêler mon âme au paysage,Tant de transport, d’essor, d’innocence et d’amour,Qu’il me semble soudain sentir sur mon visage,Nature, votre souffle, esprit de ce beau jour :
Car seule, dans le Temps, alors que les HistoiresDes peuples ne sont plus que ténèbre et qu’oubli,Vous poursuivez partout votre règne de gloires,Comme un Dieu que la mort n’a jamais aboli,
Et qui, sans redouter le heurt des Destinées,Fait fleurir, sous l’azur éblouissant du ciel,Dans la pérennité des mois et des années,L’ivresse et la splendeur d’un retour éternel.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources