Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
En écoutant un chant tsigane
Le chant suit la dansante et nerveuse musique,Monte en jet avec elle et soudain redescend,S’accroche aux entrelacs du rythme tout-puissant,Se crispe, étalon vif qu’un double éperon pique.
On dirait tout à coup dans le cristal des coupesLe frais crépitement écumeux de l’AstiQu’on hume, abrité par la tente de coutil,Sur le brick de Messine, avec l’Eurus en poupe.
Il s’échappe parfois des lèvres mi-serréesUn doux bourdonnement d’abeilles sur les fleurs.Et je vois un jardin aux suaves couleurs,Par la flûte d’Euterpe avec art effleurées.
Tout se métamorphose au gré de la dentelleMélodique, adaptée à l’inspiration.Le chant souple tantôt a l’éclat du rayon,Et tantôt, le subit et vif élan de l’aile.
Par instant l’on croirait l’immense vol du rêveSubmergeant la pensée ardente à son zéphyr.Et voici le contact cruel, qu’on ne peut fuir,Avec la corde à nœuds des maux frappant sans trêve.
La voix dans sa volute enclôt la vie entièreSa très précaire joie, et ses multiples heurts,Ses espoirs par les jours convertis en douleurs,Corps, ta geôle où Psyché demeure prisonnière ;
Et ce fleuve qu’entraîne une force éternelle,Ce flot vivant que l’on appelle Humanité,Dont le cours, trépidant et jamais arrêté,Tsigane, tel ton air sans fin se renouvelle.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources