Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
L’inspiration
Silence sacré des Heures noires.Alfred de VIGNY.
C’est le noir, et c’est la lumière.Victor HUGO.
Quand la nuit au silence a rappelé la terre ;Quand les taillis, les fleurs, les campagnes, les eaux,Sont peu à peu saisis, Morphée, en tes réseaux,Quand la loutre en secret guette dans les roseauxDe l’étang, le brochet qui sans défiance erre,Quand le renard chasseur déserte sa tanière,Et vient des basses-cours surprendre le repos,Quand le calme s’étend à la nature entière,Aux diurnes rumeurs quand les logis sont clos :
L’Esprit, toujours actif, plane sur le silenceEt va frôler, parfois, au fond de son réduitLe penseur obstiné qui lentement poursuitL’idée alerte ayant jusqu’à cette heure fuiEt lassé, sans merci, sa ferme patience.Tandis que sur le front du chercheur se balanceLa grande aile, voici que brusquement jaillitLa pensée entrevue au sein du gouffre immense,Où le subconscient aveugle l’enfouit.
Et l’inspiration avec sa haute flammeFait de l’humble réduit un palais enchanté,Où tout est eurythmie ineffable et clarté.L’obscur tâtonnement se change en vérité.L’effort pour l’obtenir ne pèse plus sur l’âme.Les dessins des pensers s’incrustent sur la trameDu livre. L’idéal devient réalité.L’informulé prend corps et le verbe proclameDes forces dont il sort l’altière majesté.
Et durant qu’au dehors les ténèbres profondesDrapent tout l’infini sous leur sombre velours,Que l’énorme torrent des astres suit son cours,Marqué par le Destin réglant, depuis toujours,Cet éparpillement formidable de mondes :L’Esprit, que le déluge a porté sur ses ondes,En des temps fabuleux, prodigue son secoursA la fragilité humaine qu’il secondeDans les pourchas du Verbe aux rocailleux détours.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources