Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
Ivresse de la vie
Il ne pleut plus. On voit sous les arbres tomberDes gouttes. L’arc-en-ciel réunit dans sa courbeLe fleuve et le ravin. Le soleil fait flamberSur les chemins trempés le safran de la bourbe.
Des cris de trains au loin perforent l’horizonSous un bondissement de fougueuses fuméesEt l’écho, lentement, répercute le sonD’un cor mélancolique au milieu des ramées.
Tout est jeune, on dirait, dans un monde nouveau.Le temps semble exalté comme une jeune abeilleQue les roses ont prise à leur doux écheveauDe parfums. Et l’azur est un Dieu qui s’éveille.
O beau jaillissement ! Fontaine de clartés.O torrents d’air vivant qui coulez de la nue,Carillons qui mêlez vos accents argentésAux diverses rumeurs de la vie ingénue !…
Des voix d’enfants chantant : « Nous n’irons plus au bois« Les lauriers sont coupés » s’élèvent des prairies,Et l’on entend, plaintifs et graves à la fois,Mugir les bœufs couplés gagnant leurs métairies.
L’âme n’a plus d’entrave, et le cœur, sans lien,S’est tout à coup défait du collier de misère,Il est libre. Il est libre. Il est libre. Plus rienNe le rattache encore aux geôles de la terre.
Il cesse de souffrir du mal de l’Infini.Il n’interroge plus les terribles ténèbresD’où le doute, à l’affût, amasse, jour et nuit,Pour en voiler les cieux ses nuages funèbres.
Qu’importe le mystère alors que tout l’azurN’est qu’un saphir divin que le soleil irise ?Quand un si tiède Eurus vient creuser le blé mûrFaut-il se souvenir de tout ce qui nous brise ?
Oublions ta blessure, Épreuve, et que le Sort,Monde, t’a composé comme une tragédie.Résistons, un instant, à ta poussée, ô Mort.Et vivons, un instant, sans te maudire, Vie.
Contemplons ! Mêlons-nous au nuage rosé !Glissons du vol heureux de ces faisanes blanches…Ah ! tout ce frais éclat sur les coteaux posé,Et tous ces nids d’oiseaux dans l’entrelacs des branches !…
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources