Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
L’esprit
Me voici, devant vous, ma pensée et mon rêve,Comme un fragile enfant qui vers le ciel élèveSes bras, dans un matin étincelant d’été.Me voici devant vous, muette majestéDe l’Esprit sur mon front laissant tomber sa manne,Comme devant l’aiglon l’insecte diaphane.Me voici devant vous, me brûlant aux rayonsDe votre fulgurance, ainsi que les sillonsReçoivent les baisers de l’air qui les féconde.Avec ferveur j’écoute en vous l’âme du mondeMe parler le langage épars de l’Infini,Et faire de mon cœur son asile béni.Vous vivez, vous êtes en moi, je sens mon êtreÉtinceler sous le soleil qui le pénètre.Je sens au fond de moi votre force danserComme l’on voit la tige au vent se balancer.Esprit, Esprit, voici que votre main terribleMe tient dans son creuset, comme un froment me crible,Et me laisse plus nu que le SamaritainSur la route, abattu, blessé, mi-mort de faim.Mais, néanmoins, j’aime vos coups et vos blessures.Mon cœur demeure intact malgré ses meurtrissures,Et s’avoue insensible aux crocs de la douleur,Si vous glissez sans cesse en lui votre chaleur.N’êtes-vous pas un jet de la Vie Éternelle,L’Illimité laissant tomber une parcelleDe son Être divin sur nos fragilités,Pour défendre, animer, ravir leurs jours comptés ?Esprit, Esprit, Esprit, c’est vous le grand passagePar où nous atteignons l’au-delà ; le messageQue nous lance, du sein de son règne de feu,Le rythme actif par qui chaque monde se meut.Je viens à vous, je suis à vous, je vous contemple.J’ai sur mon front ces bois plus solennels qu’un templePuisqu’ils laissent filtrer, à travers leurs rameaux,Les gemmes de l’éther comme un fleuve d’émaux,Et laissent deviner, au plus haut de l’espace,L’immuable étendue où votre souffle passe.J’ai soif de me plonger en cet abîme saint.C’est vous que je poursuis, de vous que j’ai besoin.C’est radieusement que mes lèvres exhalentUn hymne en votre honneur, Esprit, zéphyrs, rafales,Ouragans de splendeurs qui, sur l’aile du jour,Promenez en tous lieux votre torrent d’amour.Je ne cesserai pas de livrer à la briseLes mots fougueux et fiers où, toute l’âme épriseDe vous, je fais entrer l’éclat de mon transport,Comme un airain vibrant que frappe un battant d’or.Je ne cesserai pas de puiser, ô Sagesse,Dans le trésor que me consent votre largesse,De contempler, au soir, votre aveuglant éclair,D’offrir à vos baisers mes cheveux et ma chair.D’autres craindront vos beaux émois et vos extases,L’enivrement subtil de vos secrètes phrases,Les entretiens sacrés qu’on échange avec vous,A l’heure où va tomber le crépuscule doux.Ils fuiront votre austère et noble compagnie ;Les nuits que vous peuplez d’un monde d’harmonie ;Et, l’âme réfractaire à votre volonté,Ils se détourneront des chemins de beauté…Je les plains. Ils n’auront jamais sur leur visageLa brûlure que laisse, Esprit, votre passage.Ils ne seront jamais, tendrement anxieux,Le saignant tabernacle où vont dormir les Dieux.Murés dans le rempart de leur indifférence,Ils ne devineront jamais votre présence,Et leur cœur, entouré d’un triple bouclier,A vos appels, sur soi restera replié…Je les plains. Ils vivront sans joie et sans délireDans la suite des jours, semblables à la lyreSans cordes, suspendue au seuil de la maison,Mais, sous les doigts du vent, qui ne rend aucun son.Ils ne comprendront pas l’aurore et son mystère.Les soirs religieux ne sauraient leur complaire.Ils n’épelleront pas ces livres éclatantsDes mois : l’Hiver, l’Été, l’Automne, le Printemps…Je les plains… Car vous seul magnifiez la vie,L’emplissez de bonté, d’espoir et d’eurythmie ;En faites la montée au Sublime ; élevezLe mortel au-dessus des pics et des névés ;Galvanisant son corps qui sur le sol l’enchaîne,Faites naître l’idée alerte qui l’entraîne ;Peuplez son horizon d’aspects les plus divers ;Et métamorphosez ses jours en univers.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources