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un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La nature

L’hiver

Pierre de Bouchaud· 88 vers

Voici l’Hiver avec ses écharpes de brumes ;Voici l’Hiver avec ses lointains dépouillés.Ses bois de chênes roux et ses grands feux qui fumentSur la lande déserte et les sillons rouillés.

Voici l’Hiver. C’est la belle saison du givre,La saison de la neige aux somptueux replis.La voix du vent s’épand comme un buccin de cuivreSur la paix immuable et grave des pays.

On entend, çà et là, résonner la cognée.Les ruisseaux sous la glace ont l’air d’être endormis ;Et, là-bas, sur le ciel, la forêt éloignéeProfile sa ramure où pointent de vieux nids.

Voici l’Hiver avec ses coteaux gris de cendre,Ses monts pers écrasés par des nuages lourds,Ses ciels que le soir prompt vient brusquement surprendre,L’intimité discrète et pâle de ses jours.

Voici l’Hiver qu’on méconnaît, l’Hiver tranquilleQui berce Déméter en ses mains de frimas.Non point l’Hiver ignoble et bruyant de la villeSouillé de bourbe noire et qu’on dispose en tas ;

Mais l’Hiver infini qui sur les champs étaleUne fourrure albâtre, et jusqu’à l’horizonDépose des milliers d’étincelants pétalesQui muent en blanc rosier le plus humble buisson ;

Mais les plaines tendant leur nappe immaculéeOù le passant chemine ainsi qu’en du velours ;Mainte sente que le givre a comme constellée ;Les sous-bois sans échos ; le désert des labours ;

L’Hiver qui sur les toits pose ses pieds de glace,Attache aux flancs des monts ses larmes de cristal,Lance des papillons argentés dans l’espace,Durcit comme un roc l’eau de l’étang dans le val.

L’Hiver qui tonifie, active les artèresEt de sa brusque haleine impose sur le frontUn diadème ardent, l’Hiver qui dans la terreFait germer les froments qui plus tard jauniront.

C’est lui qui dans l’amas des rudes avalanchesApparaît, Dieu puissant qui dispense à son gré,Sur la côte rapide où sa vigueur se penche,Le tumulte farouche ou le calme éthéré.

Voici l’Hiver avec ses larges déchiruresDe nuages rampant sur les parois des monts ;L’Hiver beau d’imprévu, de rages, de morsures,Et qui fouette le sang et trempe les poumons.

Voyez ! Les bois sont pleins de flammes virginales,De minces fils de soie unissent les rameaux ;Leur diaphanéité, sous le heurt des rafales,Éparpille à la fois des myriades d’émaux.

On surprend aux fourrés des bruits d’ailes furtives,Des chevreuils aux aguets sur les bords d’un hallier,Ou bien, sur le coteau, les traces, toutes vives,Du renard maraudeur en quête de gibier.

Los à l’Hiver ! los à l’Hiver ! La route dureSous son talon hâtif résonne allégrement.Si les arbres n’ont plus leur manteau de verdure,Leur réseau de branchage est un enchantement.

L’œil suit dans l’entrelac de la ramille nueLe système nerveux végétal. Et l’on voit,Dans leur enduit gommé, l’espérance menueDes boutons préservés des brûlures du froid.

J’aime l’Hiver. C’est la saison de la pensée.Rien ne peut arracher l’âme à ses grands désirs.Et la science, entre elle et la tâche tracéeN’a ni parfums, ni fleurs, ni caressants zéphyrs.

Le monde n’est plus là comme un trésor splendideQu’il faudra conquérir sous l’azur du Printemps.La Paix couvre le cœur, le prend sous son égideEt le charme aux chansons plaintives des autans.

Sous la gaze nouée aux pentes des ravinesL’harmonieux repos médite avec douceur,Et les seins inégaux des fuyantes collinesSemblent, haussés vers Dieu, soupirer de ferveur…

Los à l’Hiver, à son parfait et pur silence,A sa candide hermine accrochée aux taillis,L’Hiver omnipotent, l’Hiver, roi qui s’avance,Par l’aquilon glacé vers Cybèle conduit !

O beauté d’une paix où tout l’être se baigne,Atmosphère divine et rameaux ajourés !Fleuve d’air cristallin dont le rêve s’imprègne,Horizons de l’Idée enfin récupérés !

Et puis même à l’Esprit le gel sain est propice,Puisqu’il offre aux concepts un temple solennel.Descartes dans son poêle y construit l’édifice,O Sagesse, abritant ton magnifique autel.

Prends donc ces vers, Nature, à ta halte sacrée,Où, comme au cœur du sol, les plants de l’avenir,L’esprit puise en secret la sève qui le créePour qu’en raison sa fleur puisse s’épanouir.

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources