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Les jours reflétés, 1925· La nature

La neige

Pierre de Bouchaud· 78 vers

Tout est rempli, tout est poudréPar la poussière virginale.Jusqu’à l’horizon azuréLa nappe candide s’étale…

Sans bruit, et de frimas couvert,A l’Automne voici l’HiverDonnant son étreinte glacée.Et la vie est comme effacée…Merveilleux, fastueux reposDes germes qui dans les tombeauxDes bourgeons, gommés, hermétiques,Attendent que se décortiquentDu mol enduit de leurs écrins,De vifs, d’incalculables grains.

— Flocons voltigeurs, avalanchesDe petites étoiles blanches ;Graciles constellations,Abri du blé dans les sillons,Chargeant les terres nourricières ;Sous les mousses et les bruyèresDéfendant la flore à venir.Papilles dont on voit grandirLes excroissances dans la plaine.Gel aérien qui se promèneSur le sol à l’amour fermé.Pur essaim par l’Hiver formé…

— Un renard espionne et musarde ;Mais le faisan ne se hasardeA quitter l’arbre protecteurQue lorsqu’à fui le fureteur.— Petites abeilles nacréesÉparpillant autour de RhéeLe doux pollen mystérieuxQue livrèrent les fleurs des cieux :Sur la terre, de froid durcie,Vos ailes couvent de la vie,Car l’effort du futur PrintempsNargue Frimaire et ses autans…

— Sur vos nappes immaculées,Je suis les traces étoiléesDes grives, merles et courlis…En la forêt nue aucun bruit ;Sauf, quelquefois, quand une branche,Que la neige brusquement penche,Se débarrasse en un clin d’œilDe son trop écrasant linceul ;Un insolite frou-frou d’aileQui sème le givre autour d’elle ;Et, dans l’épaisseur du hallier,Le passage d’un sanglier,Ou d’un cerf heurtant la raméeDe sa tête haut encornée…

— J’aime ce silence profondOù tout s’apaise et tout se fond,Chère neige, feutrant les rivesDes sources, aux courses furtives,D’une hermine épaisse à ce pointQue le babil du flot s’éteintDans ces fourrures parallèlesQui sur chaque bord s’amoncellent…— Parmi les lactescents fuseauxDes arbres, voici les oiseaux.Et leurs silhouettes perchéesOnt l’air de balles peluchées,Qu’à coups de raquette, AquilonLance de la plaine au vallon…— Au bout d’un rameau de charmilleUn rouge-gorge s’égosille ;Et tout l’espace qui reluitParaît entonner avec luiUn hymne à la sève fécondeQui, tel un sang vif, surabondeAu corps sacré de Déméter,Malgré le vent, malgré l’Hiver ;Et qui, quand la Parque barbare,Toujours aux aguets, se prépare,A briser l’homme ou l’animal :Éternise le végétal…

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources