Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
La muse
Je le sais, je le sais, nous sommes peu de chose.Car le sort malgré nous, de nous-mêmes dispose.Mais qu’importe ? Ce jour est si splendide. AvrilSature l’air vermeil de maint parfum subtil.Un vent léger, là-bas, tourne sur les corollesEt creuse un sillon vert dans les avoines folles.Le moucheron gaîment monte aux rais du soleil.Le ciel lisse, lavé, sans nuage, est pareilA quelque immense nef d’éclatante émeraude.Sur les bourgeons ouverts pleure la sève chaude.Muse ! Ne retiens plus, sur ton sein jeune et fort,Détache les liens de ta tunique d’or,Qu’elle tombe à tes pieds, et que la danse agile,Presse à peine ton pas sur la flexible argile.Danse, et que ton corps nu, pur et lisse, roséPar les tièdes rayons du jour qui l’ont baisé,Charme mon œil aux jeux cadencés de son rythme.Et chante ! Que tes chants poétisent l’énigmeQui commande, préside aux lois de l’Univers,Ou règle les destins de ses Mondes divers.Et rêve ! Que ton rêve au moule de la stropheS’imprime, tel s’estampe un dessin sur l’étoffe,Et prie Et que l’accent, de ta bouche envolé,Atteigne l’au-delà dans un grand souffle ailé.O Muse De mon cœur bannis toute faiblesse.Embrase-le toujours du feu de ton ivresse.Fais-en le creuset clair où l’or en fusionPasse en beauté l’éclat aveuglant du rayon.Donne à mes mots l’accent qui m’ouvre les étoiles.Qu’ils bondissent dans l’air comme sur mer les voiles.Enivre-moi d’immensité, d’espace bleu.Que mon cœur soit l’Olympe où les midis en feuFont éclater le germe et fécondent la terre.Révèle-moi l’arcane où se plaît ton mystère.Muse, guide ma marche aux accords de tes pas,Et fais-moi deviner ce que tu ne dis pas.Trace devant mes yeux la courbe triomphaleQue suivra, dans l’azur splendide, la rafaleDe tes ailes, lorsque loin du sol s’élevantElles se déploieront, fier triangle vivant.Me voici. Me voici Fais-moi chanter les hommes,Malgré notre misère et le peu que nous sommes.Pour que chacun retrouve aux lignes de mes versLe reflet ressemblant de son propre univers.Que ton souffle inspiré se pose sur ma bouche.Brûle-la jusqu’au sang de ta lèvre farouche.Allume l’étincelle au chœur de mes pensers :Qu’ils éclatent du feu dont ils sont embrasés,Vu par tes yeux le Monde est beau comme une aurore.O Muse, emporte-moi dans ton souffle sonore.Rends à la liberté le poète inspiréAfin qu’il te proclame et te suive à son gré.La Vie est une mort, si l’on n’a ta lumière.C’est toi l’Illimité, toi la Cause Première,Toi, le principe igné sorti du front de Dieu.C’est toi le cercle ayant l’Éternel pour milieu.O Muse, inspire-moi l’amour de la Pensée.Que d’autres, dédaignant son divin caducée,S’en aillent dans les jours, orgueilleux, déchirant,Sans respect, le Héros, le Génie et le Grand.Que d’autres, méchamment, insultent, les profanes,Sur leurs socles sacrés Apollon et Diane ;Bafouent avec esprit ces nobles mots : beauté,Nature, art, vérité, justice, humanité ;Et, croyants sans amour, ou dévots sans entrailles.Frappent farouchement et d’estocs et de tailles,Puis, l’injure à la bouche, adorant l’Infini,Prodiguent l’anathème à leur prochain honni…Pour moi, Muse, pour moi, docile à ton murmure,Je n’accepterai point de rempart qui me mure.
J’arracherai tout voile obturant mon esprit.A ton sublime appel te répondra mon cri,Mon cri vivace et fort, ma voix infatigable,Célébrant, unissant, sous un même vocable,Tous les cultes, les lois et les formes du Beau,Qui sur l’humaine Nuit promènent leur flambeau ;L’Idée à l’inventeur imposant l’auréole ;Le noble et haut savoir qui des livres s’envole.
Voyant dans cet ensemble admirable le jeuDes émanations éternelles de Dieu…
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources