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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· II In Memoriam

La muse et les héros tombés

Pierre de Bouchaud· 104 vers

Ah ! soyons simples Pas de phrasesSoyons simples ! pas de grands mots !Qu’en te contemplant, nos extases,Victoire, pensent aux tombeaux

Où dorment tant de jeunes hommes,Espoir brisé de l’avenir,Fauchés par la tourmente commeLa fleur qui va s’épanouir.

Pas de phrases ! lorsque nos frères,Par la bataille mutilés,Du nord à l’est jonchent les terresAinsi que des épis de blés.

Pas de phrases Respect aux MânesDe cette poussière de preux,Dont les légendes déjà planentPrès de celles de leurs aïeux !

Ils ne veulent pas de louangesHyperboliques. Les vertusDe leurs magnifiques phalangesSont faites des maux qu’ils ont tus.

Car ils souffrirent en silence,Ces Christs, quand la rage des roisDéchaînant, Mars, ta violence,Vint les condamner à la croix.

Sous la mitraille qui mutileEt dont rien ne peut protéger,Ils savaient la plainte inutileEt défièrent le danger.

Héros sans nom, foule anonyme ;Pas un qui n’ait fait son devoir !Que leurs traits, où la boue imprimeSon dur masque, étaient beaux à voir !

A l’assaut ou dans la tranchée,Gavés, sursaturés d’horreur,La mort sur eux toujours penchéeNe leur causait nulle terreur.

— Ah ! je les vois dans la tourmenteLancés du jour au lendemain :Autour d’eux le sol se lamente,Sous les massacres du Germain.

Ils se battent dans les décombres,Accotés aux murs démolis.Les obus broyés font des ombresSur des amas d’ensevelis.

Ils gardent un village morne.Le toit de l’église est béant.Un boulet brusquement écorneSur le mail un chêne géant.

D’un logis la porte est ouverte ;On aperçoit, près du foyer,Attablé devant sa desserte,Un vieux par les gaz foudroyé.

L’on voit, au seuil de quelque étable,Des bœufs par l’obus éventrés,Gisant, épave lamentable,Avec leurs larges yeux navrés.

Il faut tenir bon. Le villageNe doit pas être évacué,En dépit des tirs de barrage,Si nombreux que soient les tués.

Ainsi dès l’aube de la vie —Se peut-il plus terrible sort ! —C’est ta perle pure, Patrie,Que Mars décime sans remords…

C’est pourquoi tu restes, Victoire,La Déesse aux reflets sanglants,Et malgré sa beauté, ta gloireParalyse, hélas ! mes élans :

Parce qu’elle est associéeDans mon sein — et ce pour jamais ! —A cette jeunesse effeuillée,Comme en novembre les forêts.

Et tandis que remplis de joie,Les rescapés, l’orgueil au front,Sous ton drapeau qui se déploieVers l’avenir s’avanceront :

Au sanctuaire de mon âmeSoigneusement j’entretiendraiDu souvenir la sainte flamme,Jour et nuit, tant que je vivrai,

Et sur les dépouilles glacéesDes jeunes morts tombés pour nous,Ma Muse, sans cesse, en pensée,Priera toute en pleurs, à genoux.

Qu’importe la mort qui menace !Il faut tenir : l’ordre est formel.Les grenades zèbrent l’espaceEt l’on n’aperçoit plus le ciel.

On bondit, on se couche, on rampe.Parfois, dans des restes sans nomDe chair putride le pied trempe,Éclaboussé de gras limon.

Parfois sous l’atroce fatigue,Tout en tirant l’on dort debout ;Pendant que le trépas prodigueAbat les copains coup sur coup…

L’humus frémit comme une feuilleSous la chute des percutants.Et l’azur infini s’endeuilleD’une fumée aux plis flottants.

C’est un enfer où le plus braveNe pénètre qu’avec stupeur.Car la main du destin s’y graveProfondément sur chaque cœur…

104 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources