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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· II In Memoriam

Méditation pendant une accalmie près du front

Pierre de Bouchaud· 110 vers

Ah Dieux ! dans l’abandon de cette solitudeComme l’on se sent loin de la bataille rude !Tout est si plein d’amour et de sérénité,Que, malgré lui, mon cœur en est comme éclaté.Les insectes, les fleurs, les arbres me caressentDe leurs bourdonnements extasiés d’ivresses,De leurs vibrations, des tendres unissonsDe leur souple branchage orné de cent façons.J’aspire des parfums. Des vols d’oiseaux me touchent.Je croise dans le val des sangliers farouches.Sur ma main le contact des feuilles est si douxQu’un trouble ensorcelant fait trembler mes genoux.A travers les rameaux que le soleil traverseUn vent léger accourt ; sur le sol, sans bruit, berceLa fougère en dentelle et la mousse en veloursSur lesquelles ce saule incline ses bras lourds.Tandis qu’autour de moi, les ombres, les lumières,Les bleuâtres lointains, les flexibles bannièresDes nuages, et les brumes traînant leurs plisSur la rivière, et les coteaux ensevelisSous le neigeux amas des blanches aubépines,Et le champ de froment, et l’aulne aux branches fines,Et la coudraie qu’emplit l’hymne du rossignol,Le bouton d’or ouvrant son étroit parasol,Le thym, le chèvrefeuil, l’orchis, chaque fleurette,Semblent me saluer avec un air de fête…

Sur ma tête, très haut, très loin, le ciel d’azur,Illimité, profond, étincelant et pur.La feuille au clair vernis, l’herbe luxurianteSe courbent devant moi comme une mer brillante…Au revers d’un fossé, reposant sur un litDe rouges cyclamens et de gazon, qu’emplitL’air souple et tournoyant d’un embaumé murmure,Je plonge allégrement dans la jeune verdure…Contacts exquis O frais, moelleux attouchement !Pur satin de l’éther, beauté du firmament.Zigzags des moucherons aigus qui me survolent,Autour d’un mince épi menant leurs rondes folles.Pollens subtils des fleurs dont la poussière dortSur ma manche et, soudain, au vent prend son essor.

Le regard ébloui, je fixe l’étendue,Et sa voûte d’azur dans l’infini perdue…Une musique, proche et lointaine à la fois,Perçant la solitude, arrive jusqu’à moi.Elle est faite du vol parfumé des abeilles,De l’humble sauterelle aux élytres vermeilles,Des crapauds coassant dans les prés, des grillons,Du frais chuchotement des herbes et des joncs,Du clapotis secret de l’onde étincelante,Des frôlements de l’air courbant plante après plante,De mille voix d’oiseaux dans l’arbre frémissant,Et de tout ce qui court, rampe, bondit et sent.Elle vient de l’épais beuglement de la vacheQui met sur le pâquis sa blanche ou rousse tache ;Du grand corps des coursiers pâturant au repos,Ou sur l’herbage en fleurs promenant leurs galops.Elle vit, elle ondoie, elle flambe, elle rouleDans les vibrations multiples, dans la houle,Dans le jusant flâneur ou rapide du vent.Elle siffle, elle ronfle et court, métal vivant,Dans les jeux éperdus de l’insecte ; elle formeDes couleurs et des sons divers un rythme énormeDont la folle allégresse éclate en mille cris,En hosannahs vainqueurs, en harmonieux bruits.O beau rythme ! Il jaillit des tons du ciel splendide,De la tranchée où Pan me prend sous son égide.Il rit à mes côtés, gronde dans le lointain,Disparaît sur la courbe où l’horizon s’éteint.Et moi, saisi par lui, dans la fuite éternelle,L’espace d’un éclair, avec lui je me mêle…Chercher, avoir et perdre ; encor, toujours chercher ;Tenir pour perdre encor ; et sans cesse joncher,Hélas ! d’un peu de soi la route de la vie ;Le changement perçant sous la monotonie ;Toujours la même chose et toujours du nouveau,De la première aurore à la nuit du tombeau :Telle est la destinée, heureuse en apparence,Avec ses chants couvrant ses clameurs de souffrance.

Une musique proche et lointaine à la fois,M’arrive : unique accord de cent millions de voix.C’est l’hymne de ta force, ô complexe Nature,Qui jusqu’à mon cosmos infime s’aventure.— … Comment faire comprendre, hélas ! comment noterTous ces riens frémissants, ces sons, que vient guetterLa harpe d’or d’Éole et qu’au loin éparpilleUn souffle cristallin ? Comment peindre ce trilleDu rossignol ? Comment sur l’or de ces genêtsEsquisser vos essaims, ô papillons fluets ?Décrire ou transposer en un verbe assez rareCet ensemble de tons dont l’horizon se pare ?En tendre mélodie associer les motsPour exprimer le chant de vos feuilles, ormeaux,Qu’une brise paisible agite au bord de l’onde ?Pour traduire l’essor formidable du monde ;Dans ce ciel les oiseaux qui fendent la clarté ;Le soleil traversant ton vide, immensité ;Les pas souples du cerf que suit son faon sauvage,Et le martin-pêcheur au lumineux plumage ?Tous les vols, tous les cris, tous les heurts, tous les sauts ;Les pépiements des nids au sein des arbrisseaux ;Le crissement ténu des grillons dans les chaumes ;Vos poussières, pollens, et vos douceurs, aromes ;Vos haleines, zéphyrs ; ailes, vos battements ;Ces désirs amoureux et ces bouillonnementsPrintaniers de la faune heureuse ou de la flore,Qui suit tes saintes lois, Déméter, et t’adore ?…Mais le soir doucement tombe. La nuit descendDerrière un crépuscule au jet éblouissant…Silence, Muse… Entends sur mon cœur solitaireBattre à grands coups le cœur immense de la terre.

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources