Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
La musique
I
Musique, accord des sons si purs dans le silence :Comme vous me percez d’une suave lance.
Quel désir éperdu, quel besoin j’ai de vous,Esthétiques éclairs, fulgurants mais si doux !
Alors que leur clarté magnifique l’embraseL’âme n’est plus qu’émoi, que frissons, qu’extase.
Et ceux que vous avez pour fidèles élusInféodés à vous, ne s’appartiennent plus.
Comment, chers séraphins, se passer de vos ailesLorsqu’on eut sur son front leurs brises immortelles ?
Est-ce de l’au-delà que viennent vos concerts ?Est-ce du sol vers Dieu que s’élèvent leurs airs ?
Vous ouvrez à l’esprit les régions sublimes.Les pensers vous suivant vont de cimes en cimes.
Rafales d’harmonie, ouragans de beauté,Par quoi hors de soi-même un être est emporté :
Qui ne fut point en proie à votre ardeur terrible,N’a pu sentir son âme échapper au sensible,
Devenir un élan aux bonds prodigieuxVolant de sphère en sphère, escaladant les cieux,
Une flamme empruntant sa splendeur à l’Idée,Au rythme initial par Euterpe guidée,
Et, malgré le Destin féroce au poing de fer,Qui s’évade un instant de la prison de chair.
II
Ah ! les belles heures pour l’âme,Les belles heures pour l’esprit,Alors que dans ses bras de flammeEuterpe nous presse et sourit.
O musique, ineffable ivresse,Splendides volutes des sons,Étincellement, allégresse,Extase, mystiques frissons.
Ascension sans fin de l’être,Au pays du rêve ; citéOù le soleil de l’art pénètreNotre cœur d’ardente clarté.
Musique accord des voix humainesAvec la voix des instruments.Faisceaux de rythmes qui déchaînentLes plus subtils enchantements.
Musique, si l’on veut dépeindreCette atmosphère de rayonsQui de toi sort, autant rejoindreDans l’espace des papillons !
Où trouver les phrases qui narrentComme il sied, tes élans ? Quels motsSont assez parfaits, assez raresPour te sertir dans leurs émaux ?
Pourtant, ô source d’harmonie,Puisse Apollon aux boucles d’orM’octroyer un peu de génie,Afin que je vante l’essor
Et la brise mélodieuseDe tes ailes au large volDont la force prodigieuseT’emporte loin de notre sol !
Car lorsqu’un beau sujet l’inspireEt qu’il sent en soi s’éployerLes grands pensers, — avec la lyreLe Dieu sait les accompagner.
Et c’est pourquoi, parmi les Muses,Il en choisit une tenantDans son sein virginal inclusesTes règles éternellement.
Et, dès lors, celui qui présideAux strophes doit, en même temps,T’avoir aussi sous son égide,Musique, reine des péans ;
Puisqu’il est de ta destinéeDe soutenir avec éclatLa poésie à peine néeQui, tel un aiglon, se débat.
Pour atteindre enfin la lumière…Tes accords décuplent soudainL’inspiration coutumièreEt lui montrent le droit chemin…
L’olivier à ton front enlace,Son reluisant feuillage pers.Tes fils reflètent sur leur faceLa splendeur de tes regards clairs.
Et lorsque ton concert s’élève,Au fond de l’Olympe, les DieuxN’en perdent rien et mettent trêveA leurs colloques radieux.
Combien pâle serait la gloireSi ne la louaient tes accents !Tu rends les temples de mémoireDe cadences resplendissants.
O Déesse, les armes mêmes,Après maints triomphants combatsSi tu ne les prenais pour thèmesS’honoreraient moins ici-bas…
Depuis que la ferme phalangeDe nos preux chassa l’ennemi,Voici qu’autour de toi se rangeL’essaim des morts à l’infini.
Et quand de ta force vibrante,Jaillit le feu spirituel,Avec lui monte — sainte Orante —Toute la France vers le ciel !…
— Accepte ces vers en hommage,Comme du roc sourd le ruisseauGlissant aux pentes de l’herbage :Ma muse se fit leur berceau.
Son effort n’a d’autre mériteQue de célébrer de son mieuxLa sublimité sans limiteD’un art entre tous merveilleux,
Qui réunit dans son essenceAux nobles vertus d’ApollonL’incroyable munificenceDe diversités qu’est le son :
O musique, culte d’OrphéeQui civilisait autrefoisAux jeux de sa cithare-féeLes faons et les biches des bois,
Et faisait, au sein des clairières,Danser Nymphes et SatyreauxEt sous les pins vêtus de lierres,Roucouler les doux tourtereaux…
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources