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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les jours reflétés, 1925· La vie· III L’amour

Pastels

Pierre de Bouchaud· 44 vers

I

Depuis l’aube, aujourd’hui, la lumière a flottéComme une écharpe au bord de l’éther velouté.De grands vols de perdrix obliquaient sur les chaumes.Les sapins écailleux égrenaient leurs aromesDans l’air où les duvets voltigeaient doucement,L’abeille lutinait des fleurs de pois-gourmand.Les griffes des buissons perçaient la laine blancheDes longs fils de la Vierge, et le fouillis des branchesD’un hêtre était taché de sang par le soleil,O jour de poésie ! O beau soir sans pareil

II

Le soleil disparaît. Les séraphins du soirBalancent sur les champs leur paisible encensoirD’où lentement s’échappe un frais parfum de brumeQui dans les vastes prés au ras de l’herbe fume.Aucun bruit. Un oiseau chante sur un buisson.Des nuages sanglants empourprent l’horizon,Les aromes du sol mêlent leurs symphonies,Et les zéphyrs dorés leurs claires harmonies…Les séraphins du soir tout empennés de feuA cette fin du jour sont les rayons de Dieu,Qui, dans vos cheveux noirs, ô ténèbres prochaines,Mettent les diamants des étoiles sereines,Dont les regards baissés sur le sein de la NuitVont charmer son sommeil comme un espoir qui luit.

III

O gais Lutins des bois, ô gais Lutins des chaumes,Cueillez à pleines mains les fruits de vos royaumes.Nous ne les voyons pas, mais on sent leurs parfumsNichés dans les vallons, les coteaux, les ravins…

O gais Lutins, chantez, sur les ailes des brises,La poignante chanson des amours incomprises,Et laissez retomber sur les âmes en pleursVos grâces, vos baisers, vos sourires, vos fleurs.Qu’elles ne sachent pas que vous savez leurs peines,Laissez-leur espérer que c’est la marjolaine,Dont elles ont cueilli des touffes dans le bois,Qui dissipe — ô bonheur — leurs maux et leurs émois.

Mais si le Destin veut que quelqu’une d’entr’ellesSurprenne vos essaims joyeux, coiffés d’airelles,S’apprêtant à porter dans un humble logisLe réconfort, et d’essuyer les yeux rougis ;Posant alors vos doigts sur votre fine bouche,Enjoignez de garder un silence faroucheA l’indiscret témoin de votre charité ;Car le bien qu’on dévoile est un bien sans beauté.

44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources