Les jours reflétés, 1925· La vie· III L’amour
Emplis bien tes regards…
Emplis bien tes regards de ce doux paysage :L’horizon clair,Les champs voilés de brume et le tendre feuillage,Et le bleu de l’éther ;
Les monts dressant très haut une masse indécise ;Le fleuve, au loin ;Les trains dont la vapeur ondule et que la briseÉparpille ou disjoint…
Un faisan argenté sur le pré se promène.Les jeunes faonsHument en gambadant la frémissante haleineDes taillis triomphants.
Il semble que le Temps n’est plus qu’une caresse.L’esprit ému,Comme un jardin en fleurs, est submergé d’ivresse,Beauté, charme ingénu !…
On voudrait contre soi presser toutes les choses,Étreindre l’air,Tremper soudain aux feux de ces nuages rosesTout son chagrin amer.
On voudrait s’envoler aux plaines de l’espace ;Être un rayonPour lutter de vitesse avec l’oiseau qui passe ;Vibrer comme un grillon.
On voudrait retenir le charme de cette heureQui déjà fuit,Et qui dans le passé dont le torrent l’effleureSombre déjà sans bruit…
Quelques pas attardés résonnent sur la route.La fin du jour,Comme un écho divin, se répercute touteAu fond de notre amour.
Rentrons ! je vois tes yeux levés au ciel que doreUne clartéDernière. Entends monter cet angélus sonoreDans le soir exalté…
Je sens contre mon bras la chaleur de ta vie.Des mots, tout bas,Palpitent sur ta lèvre ; et je devine, amie,Ce que tu ne dis pas :
« Ah ! qu’importe le flux des ans, lorsque l’on s’aime.Puisque le cœur,Rempart ardent, s’oppose à leur fuite suprêmeEt du Temps est vainqueur. »
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources