Les jours reflétés, 1925· La vie· I L’esprit
Solitude
I Le poète
O terre, ta splendeur des humains me reposeEt leurs méfaits se noient dans ton apothéose.
Les rameaux, que l’automne a déjà mordorés,Parsèment la forêt sous les cieux azurés.La Nature, exultant de sa force féconde,S’étend, comme une joie énorme, sur le monde.Les collines, sous leur tapis de serpolets,Ceinturent l’horizon de remparts violets.Les monts aux pics aigus bondissent d’allégresseA l’étreinte de la clarté qui les caresse,Et ruisselle à leurs flancs comme une averse d’or.Les oiseaux dans le ciel nagent avec transport,Car l’espace géant est une mer étale.Le calice des fleurs exquisement exhaleDes parfums s’enlaçant aux flèches du soleil.Du rucher diligent s’échappe un son, pareilAu ronflement lointain que fait l’aéroplane.Sur l’herbe au frais satin la libellule flâne,Et l’on dirait le vol d’un joyau transparent.Dans le brugnon fendu la guêpe pénétrant,Pompe de tout son corps la blonde chair juteuse.La pelouse, au zéphyr, ainsi qu’une eau se creuse,Et, parmi les citrons acides, des boutonsMontrent le bout rose et nacré de leurs chatons.C’est un concert vibrant d’arbustes et de plantes.On foule, en cheminant, les balsamiques menthes.Sur les ruisseaux hâtifs, qui sillonnent les prés,Des moustiques en rond voltigent, affairés,Si nombreux, qu’on dirait de vivaces nuagesDéchaînés sans arrêt parmi les pâturages…Et sur tout cet ensemble un éclat infiniQue nul brouillard précoce encor ne rembrunit…
Ces hymnes de senteur, ce calme, ce zéphireQui change les rameaux en éolienne lyre ;Ces doux frémissements, semblables à des voixQui viennent de l’espace et du sol à la fois ;Dans les arbres touffus cette danse des feuilles ;Ce calme, temple auguste où les champs se recueillent,Ignorant des soucis de l’homme ; ces beautésDes lointains par l’éther légèrement bleutés :Aux fatigues des jours quel souverain refuge !…Là, point d’être méchant qui critique et qui juge ;Point de parole acerbe et dont saigne le cœur.La bonne solitude écarte la rancœur.Rien dans cet horizon n’arrête la pensée ;Jamais elle ne fuit, brusquement dispersée ;L’esprit en reste maître, à la face des cieux ;Avec elle il poursuit un colloque pieux.Point non plus de limite au grand élan du rêveQue le bruit des cités turbulentes achève,Au moment qu’il éclôt. — En ces lieux, l’UniversSe soude à ton essor tellurien, Déméter !Grâce à la paix profonde éclose du silence,La Vie, en s’unissant à l’Univers immense,Dans ce champêtre abri enlacée au grand Tout,A rester solitaire aisément se résout.
II La muse
Non ! Ne désapprends pas l’amour humain. MalheurA celui qui l’élude !Va ! laisse à l’égoïste, adorant sa douleur,L’ingrate solitude.
Reste avec les mortels. Édifie auprès d’euxPour toujours ta demeure ;Et, sachant t’oublier, de servir sois heureuxJusqu’à ta dernière heure.
Qu’importe à tes bontés s’ils se montrent ingrats ?Ce sont de pauvres hèresQui portent, comme toi, sur de fragiles brasUn lourd faix de misères.
Va vers eux. Associe à leurs ans ton destin.Amalgame à leur âmeLe plus pur de ton être. Offre à leur front, d’instinctLa fraîcheur ou la flamme.
Car ils souffrent, ces serfs perpétuels des jours.Leur triste sein s’enfièvreA l’angoissant effort d’exister, sans secours,L’amertume à la lèvre.
Ne sois pas étonné, qu’ayant les nerfs à nu,Ils deviennent injustes.Il faut pour supporter le tourment continuUn cœur des plus robustes.
Qu’ils le veuillent ou non, le dur bois de la CroixEntaille leur épaule.Bouvier cruel, le Sort, maintes et maintes fois,Les marque de sa gaule.
Ils ne se croient jamais menacés. Ils se fontUne joyeuse escorteD’ambitieux espoirs et de désirs profonds,Qu’au loin Fortune emporte !
Ils ignorent qu’ils sont de malheureux forçatsQue le hasard enchaîne.Sous la chiourme des maux ils s’en vont au trépas,Épuisés, hors d’haleine.
Aussi, leude féal, ne te détourne pointDe leur modeste route.Que pour eux, indulgente à l’excès, au besoin,Ta foi s’épande toute.
Du vol de tes pensers au séjour des hauteursFais-leur le sacrifice.De ces pics trop altiers l’œil ne voit ni tes pleursChagrins, ni ton silice.
Aussitôt qu’on commence à hanter les sommetsDes clartés éternelles,L’on est hors des vivants ; l’on ne revient jamaisA leurs geôles charnelles ;
Et perdant le contact de l’humble humanité,On n’a plus pour hantiseQue l’énigme des cieux, avec l’immensitéPour seule convoitise.
On ne s’adapte plus aux douleurs des mortels ;De l’infini qu’on foule,On ne redescend pas. Par delà les sept cielsEsprit, ton temps s’écoule.
Par delà les soleils, qui croisent leurs rayonsSur le vide insondable,L’aède, transporté, surprend des visionsTellement formidables,
Qu’il ne peut plus sortir de leur effroi sacréPour reprendre, sur terre,Son rang parmi la vie, et suivre de plein gréSa marche élémentaire.
Il se sent devenu, désormais, l’évadéDe l’humaine matière,Depuis que l’absolu parfait l’a possédéDe toute sa lumière…
Donc : si vers l’Au-delà, vers ce grand InconnuVeut t’emporter ton rêve,Résiste. Ne pars point. Crains d’être retenuSur sa lointaine grève…
Et pour mieux t’agréger, et pour mieux te scellerEn ce monde, à tes frères :Évite d’être seul et de vouloir parlerLe langage des sphères ;
Car leurs vastes secrets ne valent certes pasQuand on les perce, en somme,La douceur d’échanger sa tendresse, ici-bas,Avec ce peu qu’est l’homme.
136 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jours reflétés, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1925· numérisation gallica.bnf.fr· Sources